Il y avait des camps où l’opération de l’appel était jugée si redoutable et si épuisante qu’on ne l’entreprenait qu’une fois par semaine. Mais alors la matinée entière du dimanche y passait.

Un chef de baraque, dans le civil professeur d’histoire naturelle, — nous l’appelions le Chinois, à cause de ses yeux bridés — avait trouvé un truc. Pour s’y reconnaître, toutes les vingt files, il faisait sortir l’homme du premier rang. Si bien qu’au second tour, il pouvait aller plus vite et compter par vingtaines. Celui-là, c’était un malin ; on voyait bien que c’était un homme instruit. Mais avant d’en arriver là, il avait affreusement peiné. Il comptait à haute voix, lentement, les sourcils froncés, tout le visage contracté d’attention : « Ein, zwei, drei… Vier und zwanzig, fünf und zwanzig… »[57] et à chaque fois il posait la main à plat sur la poitrine de l’homme, pour être sûr qu’il était bien là, et comme pour y prendre point d’appui.

[57] « Un, deux, trois… vingt-quatre, vingt-cinq, etc. »

Non, il m’est difficile d’admettre que les Allemands aient ce qu’on appelle une bonne tête. Je veux bien reconnaître leur génie ; mais même dans le domaine où il se déploie avec le plus d’évidence, il ne commence pas tout de suite, il n’a rien d’originel.

Et dans l’organisation simplement matérielle d’un camp de prisonniers, ou même d’un camp militaire en général, quelles maladresses ne commettent-ils pas ! Que d’à-coups ! Que de fausses manœuvres ! Que de force gaspillée ! On croirait, n’est-ce pas, qu’ils arrivent du premier coup à l’ordre magnifique, à la savante économie que tout visiteur peut ensuite constater. C’est au contraire à force de remaniements et de branle-bas. Le déménagement : voilà la grande occupation du prisonnier. Il n’est pas plus tôt installé dans une baraque, il n’a pas plus tôt recloué à la cloison les quelques planches qui lui servent à la fois d’armoire et de buffet, il n’a pas plus tôt revissé les quelques crochets qui représentent sa garde-robe, qu’un vague bruit commence à circuler : « On passe à la 7. » Et en effet, le plus souvent, la rumeur se vérifie. Les hommes de la baraque 8 passent à la baraque 7, pendant que ceux de la 7 viennent occuper la 8. Quelquefois on arrive à deviner un semblant de raison à cet échange ; mais, dans la plupart des cas, son utilité et son excuse restent parfaitement mystérieuses.

C’est pure taquinerie, supposera-t-on. — Pas toujours, et la preuve, c’est que les Allemands eux-mêmes, dans leur camp qui jouxtait le nôtre, étaient sans cesse de la même façon ballottés. Ils venaient s’en plaindre à nous (comme de tous les malheurs qui leur arrivaient) : « Wir sind noch einmal im Wandern ! »[58] avouaient-ils avec un visage consterné. Et en effet, quand nous étions appelés à un bureau quelconque, nous étions sûrs de ne jamais le retrouver au même endroit qu’à notre précédente convocation.

[58] « Nous sommes encore une fois en train d’émigrer. »

Je laisse de côté les opérations vraiment trop abstruses et d’une absurdité dépassant toute imagination que les autorités suprêmes effectuaient sur leur cheptel de prisonniers, pris dans son ensemble. Par exemple, au camp de K… l’on décidait un jour d’envoyer tous les hommes de la catégorie 3, considérés comme invalides (arbeitsunfähig), au camp de Z… C’était, disait-on, pour mettre tous les invalides ensemble et ne plus avoir à K… que des travailleurs — Oui, mais au bout de huit jours, on voyait arriver de Z… un nombre scrupuleusement égal d’éclopés qui venaient remplacer ceux dont on s’était soi-disant débarrassé. Si l’Allemagne avait conservé tout le charbon que ses locomotives ont dépensé à trimballer inutilement des prisonniers, elle pourrait en approvisionner aujourd’hui les hauts fourneaux de l’Europe entière.

Aucune intuition immédiate de ce qu’il faut faire et de la meilleure disposition à imposer au donné. Là-dessus ils sont aussi stupides que nous et nous devons perdre toute impression d’avoir à lutter avec des inspirés, avec des gens secourus de Dieu. Mais nous devons comprendre aussi le véritable avantage qu’ils ont sur nous, et qu’ils exploitent sans en laisser perdre une miette. C’est leur patience, c’est leur inépuisable énergie ; c’est leur volonté sans égale. Là encore, elle rattrape et dépasse (sie überholt) tout leur retard.

Ces remaniements continuels que subissent par exemple les camps de prisonniers, ils sont l’effet et le signe de son action. L’Allemand recommence, l’Allemand ne se fatigue pas. Quand il a rangé ses bonshommes suivant un certain plan, il les reprend pour voir si ça n’irait pas mieux autrement. Il épuise ainsi tous les possibles. Comme il a de la patience en suffisance pour tout supporter, il en a de même pour tout tenter. Et à la fin, il est fatal qu’il aboutisse à quelque chose de bien. (Ce ne sera d’ailleurs pas forcément un terme pour lui ; souvent il cherchera encore au delà à cause de son incapacité à reconnaître le point d’arrêt et de perfection.)