La guerre elle-même, prise dans son ensemble, n’est pas pour les Allemands une aventure où ils se soient précipités de gaieté de cœur, par simple goût du risque et du pillage. Il n’est pas vrai qu’ils aient fondu sur nous comme jadis les hordes barbares. Je veux dire que ce ne fut pas en tous cas dans le même esprit. Là encore, il me semble très inexact de les comparer aux Huns. « In diesem uns aufgezwungenen Kriege… »[55] ne cesse de répéter l’empereur dans toutes ses harangues et dans tous ses messages. Il a raison : cette guerre leur a été imposée. Ils n’auraient pas su sinon comment l’entreprendre. Je leur consens très bien qu’ils manquaient de la fureur nécessaire pour s’y lancer tout droit et spontanément. Un seul point veut être précisé. Si l’on demande par qui elle leur a été imposée, il faut répondre : par eux-mêmes. Elle est une création de leur volonté, elle est le plus formidable pensum qu’ils se soient jamais infligé. Ils ne l’ont pas voulue, en ce sens qu’ils ne l’ont pas désirée. Mais ils se la sont mise sur les bras. Leur esprit en ayant conçu la possibilité, ils l’ont délibérément inscrite à leur programme, ils s’y sont astreints, avec toute l’application, toute la bonne volonté dont ils étaient susceptibles.
[55] « Dans cette guerre qui nous a été imposée… »
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Exactement comme elle lui fournit les colères et la méchanceté qu’il ne sait pas avoir, la volonté vient combler l’abîme que creuse chez l’Allemand l’absence de tous les dons naturels. Il est admirable d’embrasser d’un seul coup d’œil tout ce dont l’Allemand est par nature incapable et tout ce qu’il arrive pourtant à faire. Ce sont deux infinis — contradictoires, mais coexistants. Et le passage de l’un à l’autre s’opère par la volonté.
J’aimerais à analyser ce prodigieux secours qu’elle porte à une vocation ingrate sur un exemple où l’on ne pense généralement pas que son rôle soit si grand. Ceux-là mêmes qui contestent aux Allemands toute faculté créatrice, tout esprit d’invention, n’oseraient cependant pas leur refuser le génie de l’organisation. Dieu merci, nous sommes tous assez pénétrés de la réalité en eux de ce génie ! Il inspire même à la plupart d’entre nous une sorte de crainte superstitieuse. Bien entendu, je n’aurai ni l’imprudence ni la présomption d’en nier tout court l’existence. Les faits sont là, qui la mettent hors de question. Mais je prétends que ce don merveilleux, dont nous redoutons si fort les effets, n’est pas un produit entièrement naturel, que l’instinct n’en est peut-être pas l’élément principal et que bien des signes font croire qu’il ne doit qu’à la volonté sa perfection.
J’ai vu de trop près l’impéritie, le manque de tête, l’affolement et l’inaptitude des Allemands aux opérations les plus élémentaires de rangement et de distribution, pour pouvoir garder l’illusion de leur compétence spontanée en matière d’organisation.
Chaque matin, à l’appel, les prisonniers se rassemblaient sur quatre rangs. L’adjudant français présentait au sous-officier allemand, sur un bout de papier, l’effectif total de la baraque (Belegzahl) suivi du nombre des indisponibles (malades, en cellule, en corvée, etc.) ; il n’y avait qu’à faire la soustraction et à constater si le nombre des hommes présents coïncidait avec la différence. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! L’infortuné sous-officier se mettait au travail avec un cœur qui ne pouvait qu’émouvoir. Il nous comptait par files de quatre. Mais il n’arrivait pas une fois sur dix à tomber juste du premier coup. Comment s’arrangeait-il pour se tromper aussi régulièrement ? C’est un mystère que je ne me charge pas d’éclaircir. Mais le fait est là : neuf fois sur dix, il était obligé de recommencer. Neuf fois sur dix, il lui fallait parcourir à nouveau d’un bout à l’autre la longue colonne immobile, avant de pouvoir exhaler — avec l’air de quelqu’un qui vient de surmonter, à force d’énergie, quelque grand péril — le « Stimmt ! »[56] libérateur.
[56] « Ça concorde ! C’est juste ! »
Infirmité individuelle, direz-vous. — Outre que je l’ai pour ma part constatée chez plus de vingt individus différents, interrogez n’importe quel prisonnier : vous le verrez immédiatement sourire au souvenir des interminables opérations de dénombrement auxquelles lui et ses camarades ont été soumis. Il y a une chose certes qu’il est impossible de compter, c’est le nombre de fois que chaque prisonnier aura été compté pendant son séjour en Allemagne.
Souvent nos gardiens se mettaient à plusieurs pour multiplier leurs chances de réussite ; l’Unterroffizier comptait d’abord, puis le Feldwebel, puis l’officier chef de camp lui-même. Ils se réunissaient ensuite, et nous les regardions d’un air goguenard, ayant mis en commun leurs résultats, délibérer à voix basse sur les causes possibles de leur irréductible incompatibilité. Finalement, l’Unteroffizier se détachait du groupe et s’adressait à l’interprète : « Allez chercher le contrôle de la baraque ». On commençait alors l’appel nominatif des cinq cents prisonniers qu’elle contenait. Chacun de nous, à l’appel de son nom, devait sortir des rangs et venir se placer à côté de son voisin alphabétique, dans une nouvelle formation dont l’un des trois opérateurs comptait au fur et à mesure les unités et surveillait religieusement la croissance. Ils arrivaient ainsi quelquefois à apprivoiser ensemble les chiffres récalcitrants.