[52] Tome XLIV, p. 427.

Je ne trouve rien de plus significatif à la fois du désert intérieur de l’âme allemande et de la façon toute tranquille dont elle s’entend à le peupler, que ces consignes invraisemblables. Nous ne sentons rien, pensent-ils, à l’endroit de nos ennemis. Qu’à cela ne tienne ! Ce petit trou sera bien vite comblé. Le « deutscher Wille »[53] n’est pas là pour rien. Au travail ! Nous aurons bientôt bâti sur ce terrain vague le monument de haine qui convient. Nous sommes trop bons. Eh ! bien, comme compensation, nous décidons « qu’ils n’auront qu’un plat à manger pour trois ». Nos hommes sont lents à détester les prisonniers qu’ils gardent. Eh ! bien, dans un bureau de Berlin, nous allons leur fabriquer la cruauté qui leur manque et nous la leur enverrons par la poste, avec le timbre du ministère.

[53] Le vouloir allemand


L’Allemand est incapable de rien faire sans s’y être préalablement obligé. Et pas même le mal. Mais il s’y oblige fort bien. J’ai déjà montré dans quel esprit presque paisible et comme ouvrier il allait au combat. Tous les excès que je lui ai vu commettre après la bataille étaient empreints de la même application, portaient de même la marque du devoir.

J’ai assisté par exemple au pillage du village d’A…, en Meurthe-et-Moselle. Ni bruit, ni désordre. Je ne peux pas dire qu’ils faisaient ça poliment ; ils n’ont pas de manières ; ils vont toujours un peu rudement. Mais enfin ce n’était pas non plus le déchaînement sauvage qu’on se figure peut-être. Il y avait dans leur procédé quelque chose de méthodique et de modéré, qui me frappa tout de suite. Ils allaient de maison en maison, ils demandaient les clefs de la cave, remerciaient, descendaient et commençaient l’enlèvement des bouteilles. Toutes y passaient, par exemple ; leur visite était absolument exhaustive. Mais ils commençaient toujours par en offrir quelques-unes au propriétaire. Puis à nous. Et ils trouvaient fort extraordinaire notre refus : « Pourquoi ? Vous avez peur que nous les ayons empoisonnées ? » On voyait très bien qu’ils accomplissaient un des rites de la guerre. Je ne veux pas insinuer que le vin qui leur passait par la gorge leur paraissait sans goût. Mais il y avait surtout ceci dans leur caboche que, quand on est en guerre, on doit piller. Ils s’acquittaient d’une des prescriptions du Felddienst[54]. Ce n’était pas une licence qu’ils se donnaient ; c’était un point de leur programme qu’ils prenaient garde de bien exécuter. Et s’il n’eût été inscrit quelque part, dans quelque manuel du soldat en campagne, s’ils n’eussent eu soin de se le fixer à l’avance, comme un thème pour leur volonté, ils n’eussent jamais su comment s’y prendre pour le commettre.

[54] Service en campagne.

C’est dans le même esprit qu’ils assassinaient les civils. Ils en avaient joint sept à notre colonne de prisonniers, qu’ils avaient pris un peu au hasard dans les villages conquis la veille, et ils les poussèrent devant nous tout le jour, jusqu’à la frontière de Lorraine annexée. Pour ma part je ne devinais pas ce qu’ils voulaient en faire. Pourtant, les hommes de l’escorte, pour la plupart de gros paysans sans malice, essayaient bien de nous le faire comprendre ; ils nous répétaient sans cesse : « Vous soldats, bien, camarades, amis… Mais ceux-là… » Et ils faisaient le geste de les embrocher à la baïonnette. Je sentais très bien qu’au fond ils ne leur en voulaient pas plus qu’à nous. Mais c’étaient des civils, que leurs chefs leur avaient désignés comme francs-tireurs. Il fallait donc les fusiller. Posément, gentiment, pas pour leur faire de la peine. Mais c’était nécessaire. Comme représailles. Le devoir était là, un devoir qu’ils s’étaient forgé, et dont ils ne doutaient plus. Et en effet, le lendemain matin, ils l’accomplirent sans hésiter, sans tordre le nez sur la besogne. La nuit ne leur avait porté aucun conseil. Du moment qu’ils s’y étaient décidés…

Représailles. La notion même a de secrètes affinités avec leur esprit. Ils la retrouvent, ils la « re-servent » à tout bout de champ. Et en effet elle correspond bien à l’incapacité où ils sont de faire le mal spontanément, à leur besoin de se l’imposer d’abord comme une tâche. Elle est une sorte de « schème » qu’ils dressent automatiquement devant eux. La part d’obligation qui y est contenue rend à leur imagination toute la fécondité que les passions ne savent pas lui communiquer.

« Brand um Brand », c’est-à-dire au fond : « Incendiez voir, que j’incendie. Et si vous n’incendiez pas, nous supposerons tout de même que vous l’avez fait. Car, sinon, je ne saurais comment m’y prendre pour inventer les ravages que j’ai besoin de faire. »