La volonté, chez lui, remplace tout. On la retrouve partout. Le mal même qu’il fait en est plein, et peut-être est-elle toute seule à l’inspirer. « Brand um Brand »[50], annonçait un entrefilet de journal, au moment où les Russes étaient venus ravager la région de Tilsitt. Et on lisait que pour chaque village incendié par les Russes, les Allemands avaient décidé, comme Vergeltung[51], d’incendier trois villages de Pologne occupée. Ce n’était ni deux, ni quatre, mais trois exactement. Ainsi leur vengeance était dosée, elle était susceptible de proportion. Ils ne disaient pas : « Tant nous sommes en colère et pour nous venger, nous allons tout mettre à feu et à sang ! » Ils disaient : « Puisqu’il le faut, nous prendrons sur nous de faire, chez l’ennemi, des ravages qui seront à ceux qu’il a causés chez nous, dans le rapport de trois à un. C’est une résolution que nous prenons, et calculée jusqu’à pouvoir être écrite en termes arithmétiques. »

[50] Incendie pour incendie.

[51] Représailles.

J’ai dit la sensation de détresse que m’avait donnée, au moment du départ en représailles, l’étrange bonhomie de ceux qui prétendaient nous martyriser. Et certes, ils n’avaient aucun mal à se montrer ainsi « braves gens » ! Car c’était de sang-froid, suivant un plan délibérément édifié, qu’ils nous envoyaient souffrir. Ils avaient même pris soin, ce plan, de le « mettre par écrit ». Sachant bien que les impulsions de la vengeance risquaient d’être en eux trop languissantes et trop faibles, pour ne rien oublier, pour être sûrs de ne pas être laissés en panne (im Stich gelassen) par leur haine, ils avaient élaboré un petit programme, une sorte de memento des supplices qu’ils comptaient nous infliger. On trouvera le texte de celui qui fut composé à l’occasion des représailles de Russie dans les souvenirs qu’un rapatrié a publiés dans la Revue des Deux Mondes du 1er et du 15 mars 1918 sous le titre : Dans les camps de représailles. On peut y lire, entre beaucoup d’autres, les prescriptions que voici :

« Il ne devra être laissé en possession des prisonniers qu’un morceau de savon de dimensions aussi réduites que possible…

« Dans les cantonnements, il leur sera retiré tout ce qui pourrait leur servir de table, de chaise, y compris les petits meubles fabriqués par les prisonniers eux-mêmes.

« Ils ne devront posséder de cuillers qu’à raison d’une pour trois hommes. De même un plat à manger pour trois…

« Il est prévu un litre d’eau par jour et par homme pour tous usages…

« Les prisonniers seront attachés au poteau, chaque bras ramené en arrière, les mains écartées et plus haut que la tête, le corps penché en avant, les pieds levés et soulevés de terre…

« A moins de 39° de fièvre, pas de visite médicale et pas d’exemptions, etc. »[52]