Depuis, je n’ai eu que trop d’occasions d’assister à des crises de ce genre et d’en mieux analyser la nature. Au camp, le moindre sous-officier nous en fournissait journellement des échantillons. Mais c’est surtout chez les hauts gradés qu’elles étaient intéressantes à étudier.

Le général inspecteur de la région où j’étais prisonnier aimait à nous faire des discours sur les crimes de la France. Chaque fois que les journaux avaient découvert quelques nouvelles « französischen Greueltaten »[46], il venait nous en accabler. Il passait dans les baraques et dans chacune il tenait la même harangue, que l’interprète ensuite devait traduire. On entendait : « Ein ungeheuer Schandfleck… Unverschämt… So lassen Ihre Chefs die wehrlosen deutschen Gefangenen erbarmungslos erschiessen… Ist doch Frankreich die grosse Nation, « la grande Nation », wie Sie sagen… Und wir, wir sind die Barbaren »[47]. A ce moment, régulièrement, il s’échauffait, son visage devenait tout rouge, sa voix rauque, et ça finissait par des hurlements indistincts et par une sorte d’accès épileptique, auquel il se livrait sans le moindre embarras, au milieu du silence mortel des deux cents prisonniers au garde-à-vous. Quelque ardeur qu’il y dépensât, il n’en recommençait pas moins ses vitupérations dans la baraque suivante et n’éprouvait aucun mal à se réinoculer la même rage au moment voulu.

[46] Cruautés françaises.

[47] « Une tache d’infamie sans pareille… Éhonté… C’est ainsi que vos chefs font fusiller sans pitié les prisonniers allemands, sans défense… La France est pourtant la Grande Nation, la « Grande Nation » (en français) comme vous dites… Et nous, nous sommes les Barbares. »

Le chef de camp que nous avions en représailles possédait au plus haut degré cette faculté de se mettre en colère où et quand il voulait. Il s’en faisait une spécialité, comme d’autres ont celle de faire remuer la peau de leur front. Il vous servait ça à la minute et tout chaud. Qu’un prisonnier par ses réponses le mît dans l’embarras (le cas se présenta plus d’une fois), immédiatement il s’arrachait du fond de la gorge d’affreux aboiements où il était impossible de reconnaître aucun mot ; immobile dans sa longue pèlerine, il rugissait pendant cinq minutes comme un fauve, tout son visage nous assassinant d’éclairs ; puis, quand il avait suffisamment martyrisé l’air de ses clameurs, il appelait une sentinelle pour vous conduire en cellule, « in’s Loch »[48], comme il disait, et tournant les talons, il s’en allait, brusquement apaisé.

[48] « Au trou ! »

Il ne faut pas croire que ces démonstrations produisaient toute la terreur que les Allemands les croyaient faites pour inspirer. Sans doute elles étaient physiquement impressionnantes. La seule voix du manifestant vous traversait la chair et la travaillait assez désagréablement. Mais au bout d’un certain temps on s’endurcissait et l’on finissait par ne plus sentir que le grotesque de cette frénésie. Dans les rangs des prisonniers rassemblés pour entendre quelqu’une de ces semonces, un doux rire circulait, dissimulé tant bien que mal, et qui parfois s’échappait ouvertement, ici ou là, sans que celui qui en était la cause, tant il était occupé à attiser et à entretenir sa propre colère, s’en aperçût ni en prît ombrage. C’est qu’aussi nous ne pouvions pas nous empêcher de sentir justement tout ce qu’il y avait de factice dans ces explosions, et qu’elles étaient de véritables pièces montées. Nous ne pouvions nous défendre de l’impression que si quelque farceur eût été en cachette fermer le courant derrière lui, le bonhomme fût resté brusquement en panne, la bouche ouverte, la main levée, immobilisé au beau milieu de son « Passen Sie mal auf ! »[49]. En un mot, il ne nous échappait pas que nous étions en présence de pures et simples créations de la volonté.

[49] « Faites bien attention ! »

Et en effet l’Allemand pense qu’il est bon de se donner de la colère en certaines occasions. Connaissant toute sa patience naturelle, il s’en méfie, et froidement, il prend tous les moyens qu’il faut pour en rattraper les effets, il s’implante artificiellement dans l’âme toutes les rages dont il a besoin. Il se gouverne avec une facilité inouïe, mais dans le sens exactement inverse de celui où l’homme normal aspire en général à le faire.