C’est peut-être en écrivant sous cette forme sa psychologie, qu’on peut comprendre comment se rejoignent les tendances pratiques et les tendances métaphysiques de son esprit. Mais nous reviendrons là-dessus.

*
* *

Je ne remarque de même ici qu’en passant l’étrange façon qu’a l’Allemand de concevoir le Beau et le Laid pour ainsi dire en communication ; il ne se sent pas du tout obligé de choisir entre eux ; ils ne lui posent aucun dilemme. Dans ce domaine encore, c’est le seul Possible qui guide tous ses jugements et toutes ses entreprises. L’art allemand contemporain tout entier répond à un seul ordre de questions : Que peut-on faire ? Jusqu’où peut-on aller ? Qu’est-ce que la matière va pouvoir supporter ? Quelles sont les tortures par lesquelles on en exprimera le maximum ? Là encore, il est tenu compte du Laid, comme tout à l’heure de l’Interdit ou du Faux, dans la mesure exacte où l’on pense qu’il risquerait de compromettre le succès de l’œuvre projetée. Mais on fera dans ses terres toutes les incursions dont on croira pouvoir espérer un bénéfice ; on l’assiégera d’aussi près qu’il se laissera faire. Il y a, dans toutes les conceptions artistiques de l’Allemagne moderne, un aspect dynamique qui suffit à les frapper de stérilité. Elles sont toujours ce qu’on peut faire de plus fort et impliquent chez leurs auteurs, avant tout, des muscles, de la volonté et de la science. C’est de quoi les soustraire radicalement au ressort de l’Esthétique.

IV
LA VOLONTÉ ET SES MIRACLES

Déjà, dans les pages qui précèdent, nous avons commencé de réintroduire sournoisement dans le caractère allemand l’élément positif que nous en avions tenu jusqu’ici, pour plus d’ordre et de clarté, éloigné. On ne s’expliquerait pas les formidables résultats obtenus par les Allemands dans cette guerre, si l’on s’obstinait à ne voir chez eux que les infirmités que nous venons de décrire. Il faut à tout prix — c’est le principe de causalité lui-même qui l’impose — leur reconnaître une vertu active.

Cette vertu est celle qui imprègne et corrige leurs jugements, qui s’incorpore à leur vision de la vérité. C’est la volonté.

La volonté a chez l’Allemand une force et une étendue qui passent de beaucoup l’ordinaire. Elle va partout, elle s’applique à tout, elle opère tout. Elle est infatigable et sans défaut, elle est pratiquement infinie.


Nous allons d’abord la voir réparer tous les manques que nous venons d’analyser et reprendre à pied d’œuvre l’édifice psychologique de l’âme allemande, si pauvrement ébauché par la nature. On ne saurait s’imaginer combien elle commence bas, ni à quels rudiments elle s’emploie ; elle ne dédaigne pas de former de ses mains les plus minces éléments du caractère ; il est facile de la surprendre en train de modeler en stuc toute cette sensibilité immédiate, dont l’Allemand nous est apparu si cruellement dépourvu.

Je n’oublierai jamais le premier éclat de colère allemande auquel il me fut donné d’assister. C’était à quelques kilomètres en arrière du champ de bataille, tandis qu’on nous emmenait prisonniers ; à un carrefour de routes notre colonne se rencontra avec un train de bagages et avec un groupe de cavalerie : un encombrement s’en suivit. A ce moment arrivaient à toute vitesse, par une route latérale, des officiers en automobile ; ils trouvèrent le passage barré. L’un d’eux alors se leva dans la voiture, d’un seul bloc — je le revois, gros, pâle, glabre comme si sa figure même eût été chauve — et il entra brusquement dans un tel accès de fureur, il arrosa les coupables d’un tel flot d’injures frénétiques, il dépensa d’emblée une telle provision de cris de rage que j’en restai stupéfait ; oui, plutôt encore qu’effrayé, je me sentais abasourdi. Ç’avait été si prompt, si mécanique, que je me demandais d’où il avait pu sortir tout ça. Cela tenait vraiment de la sorcellerie ; je le regardais s’agiter comme un diable… Mais, entre temps, les cavaliers, d’un coup d’éperon, avaient jeté leurs chevaux dans un champ voisin ; la voie était libre. L’homme en furie s’arrêta court, se rassit d’un seul coup comme il s’était levé ; l’auto démarra et repartit à toute allure.