Tandis qu’il élaborait cette intéressante petite anecdote, l’Allemand, j’en suis sûr, ne s’est pas un seul instant aperçu de la différence qu’il y avait entre les deux faits qu’il prétendait mettre en regard : à savoir que le premier était réel et le second inventé[43]. Ce n’est là pour lui qu’un détail et qui ne le frappe pas beaucoup. Si on lui en fait une objection, il ne la comprendra pas tout de suite. Elle sera sans valeur, sans poids pour son esprit. A son point de vue, les deux cas seront exactement identiques, si l’on peut faire croire le second comme le premier a été cru.
[43] Je ne nie pas le bombardement de Laon, qui n’était, hélas ! que trop nécessaire, mais je flaire quelque chose d’extrêmement suspect dans toute cette histoire d’enterrement.
Le plus étrange, et ce qui révèle le mieux le vice profond, ou plutôt l’incurable défaut de son esprit, c’est justement qu’il puisse espérer faire croire le second, que les chances du second puissent lui apparaître égales à celles du premier, qu’il soit aussi curieusement aveugle à l’absurdité de sa contrefaçon. Mais s’il ne devine pas mieux l’effet qu’elle va produire, c’est encore une fois parce qu’il en est la première dupe, qu’elle se présente à lui exactement sur le même plan que la vérité, qu’elle fait sur lui la même impression.
Le Schein et le Wesen[44] sont pour l’esprit allemand une seule et même chose. Être c’est paraître, et paraître c’est être. Des mots arrangés d’une certaine façon, des idées enduites d’un certain vernis, des images proposées suivant un certain angle provoquent en lui les mêmes réactions que l’objet qu’ils remplacent. Ce n’est pas sans raison qu’il s’est accommodé si facilement pendant la guerre du régime de l’Ersatz. L’Ersatz[45] est pour lui non pas seulement un équivalent, mais la chose même dont il porte le nom et masque l’absence. Et l’Ersatz intellectuel, le substitut de la vérité, n’a pas moins de puissance et de réalité à ses yeux que les autres ; en tous cas il n’est pas moins comestible, il ne se laisse pas moins bien digérer.
[44] L’apparence et l’être.
[45] Le succédané.
Ainsi, ce qu’il tire de lui, à grand renfort de réflexions et de combinaisons d’idées, lui paraît tout aussi bon, tout aussi valable que ce que les événements ont d’eux-mêmes produit. Je vous assure, la mauvaise foi de l’Allemand n’est pas aussi profonde que vous croyez. Ou plutôt elle l’est bien davantage ; elle est beaucoup plus naïve, beaucoup plus naturelle. Avant d’être quelque chose dans sa volonté, elle est quelque chose dans son esprit : une sorte de simultanéité et de continuité qu’y prennent spontanément l’être et l’apparence. Il ne trompe pas, il confond, et il confond d’abord pour son propre compte. Il voit lui-même la réalité comme il l’arrange, comme il faut qu’elle soit. Le tour qu’il lui donne en fait positivement partie à ses yeux. Il y a quelque chose d’obscur et de despotique dans sa façon d’envisager le monde. Rien ne dépassera : telle est la loi qu’il pose en le regardant. Il est Kantien à sa manière. Il vit dans un monde qu’il forge à chaque instant, et non pas en poète, par l’imagination, mais comme un officier, par la discipline qu’il lui impose.
Jamais il ne laisse sa conduite s’expliquer toute seule ; il pose avec elle les raisons qu’elle doit avoir. En général, dans les camps, les supérieurs nous rendaient compte, beaucoup plus que ce n’est la coutume dans le militaire et que notre situation d’esclave ne l’eût commandé, des mesures qu’ils prenaient à notre endroit. S’ils nous interdisaient de faire passer à nos camarades serbes le pain dont nous ne voulions pas, immédiatement ils en fournissaient la raison : c’était pour que ces malheureux, affaiblis par les privations, n’allassent pas se faire crever de trop manger. Et si l’on suppose qu’une telle justification n’était là que pour masquer le motif véritable de l’interdiction, qui était le souci de récupérer pour l’administration du camp notre superflu de pain : — Bien entendu, répondrai-je, mais l’Allemand ne s’en était pas aperçu. (C’est même la seule hypothèse qui explique qu’il ait pu croire que nous ne nous en apercevrions pas.) Il avait instinctivement ajouté à la prescription les principes d’où, dans son système, elle était censée dériver. Au lieu de voir, il avait dicté. Au lieu de sentir la vérité et de la taire, il l’avait construite. Comme ces baraques que toutes leurs pièces numérotées permettent de dresser en une heure, il l’avait apportée complète, avec tout ce qu’il fallait pour lui donner dans le paysage l’aspect voulu.
Je ne puis m’empêcher de reconnaître ici cet esprit législateur dont Kant a si profondément défini les besoins et les démarches. Un donné informe, absolument plastique, d’où n’émanent aucune indication, aucune obligation, et un puissant instrument intellectuel qui lui communique d’en haut, en toute indépendance, par une sorte de décret automatique et constant, la tournure qu’il doit prendre. Voilà les deux éléments dont la mutuelle opération suffit à créer pour l’Allemand la vérité.