« Les Allemands suivent aussi, sur l’Ancre et sur l’Avre, la même tactique que celle qui a fait ses preuves, d’une façon si extraordinaire, entre la Marne et la Vesle. Les éléments de terrain que seuls des sacrifices auraient permis de tenir ont été abandonnés en temps utile, et c’est ainsi que Montdidier a été abandonné à temps devant la menace d’une attaque d’enveloppement. C’est maintenant que ressort l’énorme avantage de la liberté d’opérations que le commandement suprême allemand a obtenue par le grand gain de terrain de l’offensive du printemps.

« Sans être contraint de tenir d’une façon ferme et rigide des éléments de terrain définis, il peut reporter le combat sur un terrain qui paraît favorable à ses intentions, et entraîner l’ennemi en des combats meurtriers, qu’il devra livrer en un terrain à lui défavorable. Ainsi donc, le but visé dès le début par le commandement suprême allemand, l’effritement des forces ennemies, tout en épargnant le plus possible les troupes allemandes, se rapproche de sa réalisation[40]. »

[40] Extrait d’un journal allemand, d’après la Petite Gironde du 13 août 1918.

Du moment que ça pouvait être dit, du moment que ça pouvait venir en diminution de la vérité…

Quand le plafond de Tiepolo, à Venise, eut été endommagé par un bombardement aérien, le critique d’art du Dresdner Anzeiger fut mobilisé pour réparer l’accident. Et entre autres excuses magistrales qu’il alla chercher, il démontra que Tiepolo après tout n’était qu’un auteur de décadence et que par là même il avait, au moins partiellement, mérité son sort.

Que pouvait-il dire ? objecterez-vous. — Mais d’abord, il pouvait ne rien dire du tout : c’eût été le plus digne. Ensuite, il pouvait dire : « Nous ne l’avons pas fait exprès » ; ce qui eût été vrai. Et enfin, il pouvait crier : « Nous faisons la guerre ; nous casserons tout. Si Saint-Marc a été épargné jusqu’ici, c’est que nos pointeurs aériens ne sont pas encore assez habiles ; mais ça viendra. » De même que le rédacteur de l’entrefilet sur les Norvégiens eût pu légitimement l’intituler : Ein Treffer[41]. Alors je les aurais compris, je n’aurais pas pu m’empêcher de penser : « Ce sont des brutes, mais ce sont des types ! » Tandis que c’est toujours par le mépris et la dérision que je suis ressaisi, quand je les vois travailler si bassement et si petitement, et contre toute chance de réussite, à contre-sens de la vérité.

[41] En plein dans le but.


Quand la gaffe commise décourage l’excuse directe, l’Allemand n’abandonne pourtant pas encore la partie. Il « encaisse » comme il peut l’averse d’insultes qu’il a conjurée sur sa tête. « Bien mérité se dit-il, comment ai-je pu être si maladroit ! » Mais en même temps il cherche. Il cherche quoi ? Un équivalent, quelque chose de symétrique de sa faute, qu’il puisse jeter en grief à la face de l’ennemi. Son canon à longue portée a eu la sottise d’aller aboutir, le Vendredi saint, dans une église où il y avait du monde et de faire de la bouillie. C’est ennuyeux ; et il est vraiment difficile de se débarbouiller complètement de l’affaire. Il admettra donc honnêtement et piteusement que c’est « un coup de canon malheureux ». Mais il ne s’en tiendra pas là ; sa pensée continuera, fouillera tous les environs en quête de compensations. Et justement les Français ne tirent-ils pas, eux aussi, sur des villes, et sur des villes françaises, les misérables, assassinant ainsi leurs propres compatriotes ? N’y a-t-il pas là quelque chose à exploiter, dont on pourrait se servir pour rétablir la balance ? — Reste le caractère particulièrement sacrilège du coup de canon allemand frappant, le Vendredi saint, des fidèles en train de prier. On ne peut évidemment pas attribuer le même crime aux Français ; on verrait trop l’invention. Mais voici qui va très bien faire : les victimes de l’artillerie française auront été atteintes au moment où elles suivaient un convoi funèbre. N’est-ce pas cent fois plus affreux, cent fois plus démoniaque de la part des bourreaux ? N’y a-t-il pas là un sadisme dans le pointage d’une espèce cent fois plus raffinée ? L’Allemand se frotte les mains ; il a trouvé. Et maintenant, pour se redonner décidément l’avantage, il ne lui reste plus qu’à se faire apparaître lui-même dans une attitude de générosité et de délicatesse morales où le Français n’aura pas su se hausser : tandis que l’Allemand cessera le bombardement pendant les funérailles des victimes de son coup de canon, le Français non seulement le continuera, mais bien mieux, le recommencera juste le matin du jour où les pieux envahisseurs ont résolu de rendre les derniers devoirs aux malheureux sinistrés et il fera même de nouveaux ravages dans la population de Laon ![42]

[42] On trouvera les communiqués Wolff ayant trait à l’incident dans le Journal de Genève des 5, 6 et 9 avril 1918.