Et devinez maintenant comment il était intitulé. Ein Unglück[37] ou Verunglückte Norweger[38], supposerez-vous peut-être. Non. Le journaliste allemand avait trouvé mieux, il avait trouvé ce que pas un homme du monde n’eût été capable à sa place de trouver, il avait imaginé une combinaison ; il avait mit tout simplement : Gerettete Norweger[39]. Ainsi, au-dessus des trois lignes qui annonçaient l’assassinat de 23 hommes, il pensait qu’on pouvait écrire, pour les résumer et pour les présenter au lecteur, ces deux mots : « Norvégiens sauvés ». Il ne voyait pas de contradiction fondamentale entre les deux parties de son texte. Il faisait la part de la vérité dans la dépêche ; pourquoi dans le titre n’eût-il pas fait la part de son intérêt, qui était de la masquer ? Il était forcé de la poser puisqu’elle était de celles que d’autres sinon eussent dénoncées à sa place ; mais il revenait à pas de loup sur elle et, d’un geste tout simple, il croyait lui tordre le cou. Là encore, nous retrouvons cette idée chez lui profondément établie et comme instinctive qu’une chose n’en empêche jamais une autre, que tout ce qui est possible à la fois peut être fait à la fois ; là encore, il voit la possibilité d’un double mouvement dans ce qui apparaîtrait simple à tout autre regard ; là encore, il pense que la vérité est une chose comme toutes les autres qui, puisqu’elle peut être donnée, peut être aussi reprise.
[37] Un accident.
[38] Norvégiens naufragés.
[39] Norvégiens sauvés.
Mais là, plus encore que dans le domaine de l’action, il se trompe, il se perd. Car, justement au contraire, la vérité est une chose qu’on ne peut donner sans qu’elle devienne immédiatement impossible à reprendre. Les criminels ordinaires le savent bien ; ils savent que n’en livrer qu’un morceau, c’est la livrer tout entière, qu’une fois qu’on lui a permis de risquer dehors ne fût-ce que le bout du nez, elle a tôt fait de se dégager toute seule comme un animal et de sortir tout entière de son panier. Aussi se confinent-ils en général dans une dénégation absolue, même contre l’évidence, de tout ce qui leur est reproché. Mais l’Allemand ne s’est pas encore avisé de ça. Il croit pouvoir cumuler la franchise et la précaution et rogner sur ses aveux, comme il rogne sur ses promesses.
Si la prise qu’il a donnée à l’indignation est trop forte et si la vérité qu’il a laissée devenir publique ne peut plus être dissimulée sous un simple « chapeau », il lui reste la ressource de l’explication. Tout peut être expliqué, tout peut être justifié. Aucun crime n’est trop noir pour qu’on puisse lui trouver un sens et une excuse. Il n’y a pas de cathédrale démolie qu’on ne puisse rebâtir avec des mots, il n’y a pas de population réduite en esclavage qu’un article de journal soit impuissant à rendre bienheureuse et à faire déborder d’actions de grâce. Il faut lui faire justice : l’Allemand n’a pas peur. Il ne connaît pas de cas impossibles, il les affronte tous avec la même intrépidité ; il va à l’assaut avec toujours le même courage. On n’a encore jamais vu de complication qui ait fait reculer sa faculté d’apologie.
C’est qu’il continue de voir dans la vérité quelque chose d’essentiellement modifiable. C’est qu’il la croit, dans tous les cas, susceptible de recevoir le plus ou le moins. Il est convaincu que de tout ce qu’il trouvera à dire à son sujet, quoi que ce puisse être, elle sera réellement diminuée. Une chose est vraie. Bon. Mais tout n’est pas fini par là. Elle peut être bien autre chose encore ; on peut lui communiquer un tas de caractères nouveaux qui l’affaibliront, qui l’embrouilleront, qui lui reprendront peu à peu sa virulence et sa nocivité. On peut l’apprivoiser, la mater ; on peut la ramener la corde au cou.
Les explications des Allemands ! C’est où on les repince ; c’est où ils deviennent beaucoup trop malins pour réussir ; c’est où ils prêtent le plus dangereusement le flanc, sans qu’eux-mêmes puissent arriver à comprendre en quoi. Car leur astuce ne serait astucieuse que si elle s’adressait à des gens de même esprit, de même complexion mentale qu’eux. Ils parlent pour leurs coreligionnaires du Possible et ne comptent pas sur cet instinct immédiat de la vérité dont l’homme normal est pourvu. N’en soupçonnant même pas l’existence, ils le froissent du premier coup, ils le tournent contre eux à la première phrase, ils le gendarment, si j’ose dire, d’emblée.
Et pour qui donc diable, pour des cerveaux de quelle forme peuvent bien être écrites les lignes suivantes, qui prétendent rendre compte de la défaite allemande du mois d’août dernier entre Somme et Oise ?