Et je sais bien que nous ne nous sommes pas toujours assez soigneusement gardés de ces sortes d’arrangements de la réalité. Mais nous n’y avons recouru que de loin en loin, que dans les moments critiques où il s’agissait à tout prix de ne pas inquiéter l’opinion. Et surtout, en les commettant, nous savions que nous trahissions la vérité.
L’Allemand, au contraire, d’abord use d’une manière continue, inflexible, de ce droit que lui confère l’impossibilité du contrôle ; il l’exploite de sang-froid jusqu’au bout. Il se tient sans cesse sur l’extrême frontière de la vraisemblance ; exactement de même qu’il trouverait insensé de laisser inoccupé le moindre vide des lignes adverses, exactement de même qu’il a pénétré immédiatement dans tous les coins du front qu’il avait découverts praticables, de même il ne peut physiquement pas s’empêcher de remplir, en tous temps et partout, de ses embellissements, les lacunes qui s’offrent dans le tissu de la vérité.
Et, secondement, tandis qu’il se livre à ces broderies, il n’a pas le moins du monde la sensation de mentir. C’est là le plus grave. Pour lui, le passage du fait à l’idée qu’il voit qu’il en va pouvoir donner est absolument insensible ; pas de seuil à franchir ; pas de barrière à sauter, aucun cahot ne l’avertit qu’il change de route. Il faut le dire carrément : l’Allemand ne ment jamais ; il prolonge. Il ne sort pas de la vérité, parce qu’elle n’a pas pour lui de limites propres ; s’il la déborde, c’est sans la voir ; au delà comme en deçà, c’est le même paysage pour lui ; et le seul cadre qu’il touche, où il se sente enfermé, auquel il ait à proportionner ses affirmations, c’est encore ici celui du possible.
La vérité ? C’est quelqu’un qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu, jamais rencontré, qui ne lui a jamais été présenté. Comment pourrait-il l’avoir offensée ? Il a conscience d’avoir fait tout son devoir envers le seul dieu qui lui ait jamais été révélé, envers le seul qui soit à ses yeux réel, permanent et immuable, envers son intérêt, envers l’intérêt de la patrie allemande.
C’est à tout ce qu’il croit possible d’entreprendre sur elle, qu’on reconnaît bien que la vérité n’est pas pour l’Allemand quelque chose par soi, un phénomène, un accident. Elle ne lui apparaît jamais comme irrémédiable ; jamais il ne se sent par elle réduit à l’impuissance ; jamais par elle il ne sera fait quinaud. Même quand elle s’est déclarée, même quand la voici devant lui donnée et patente, il ne pense pas que le dernier mot soit dit. Si quelque événement fâcheux se produit du fait de la Kriegsführung[36] allemande et qu’un hasard malheureux le fasse apparaître au grand jour et le rende irrécusable, de trois choses l’une, se dit-il : ou bien on peut le r’avoir, ou bien on peut l’expliquer, ou bien on peut le compenser. Le choix entre ces trois opérations sera déterminé par le degré du scandale provoqué.
[36] La manière de faire la guerre.
Premier cas : une infraction maladroite (et qui sera punie, n’en doutez pas) a été commise au grand principe : Coulez sans laisser de traces. Le monde sait ce qu’il y a eu. Mais l’affaire n’est pas des plus retentissantes et l’on est en droit d’espérer que le bruit n’en ira pas trop loin. On peut donc essayer de l’escamoter. D’un petit mouvement du poignet, on peut rattraper, dans le temps même qu’on la lâche, la gênante vérité.
Je me rappelle un entrefilet de journal dont voici à peu près les termes :
« La barque de pêche norvégienne X… a été coulée par un sous-marin allemand. 22 hommes de l’équipage et le capitaine ont péri, 3 ont été recueillis par le schooner Y… »