Quand notre chef de camp recevait des délégués neutres, il leur faisait faire la tournée de toutes les installations merveilleuses que sa générosité lui avait inspirées pour notre bien-être. Il y avait en particulier la cuisine : une cuisine faite exprès pour nous, spécialement construite pour que nous puissions y faire chauffer les aliments que nous recevions dans nos colis. Il y introduisait solennellement les visiteurs et leur montrait sur un vaste foyer rougi par un feu d’enfer tout un peuple de gamelles qui ronflaient. Il oubliait seulement de dire qu’il n’avait fait livrer de charbon que pour un jour, qu’en vue justement de cette exhibition, et que le reste du temps nous devions, pour manger chaud, déployer des ruses d’apaches, et nouer des intrigues périlleuses avec les Russes chargés du calorifère. De même, quand il faisait admirer aux délégués notre chapelle — il s’était mis en tête un jour, pour que ce fût plus beau, de placer les prêtres dans leurs ornements sur les degrés de l’autel, et il n’avait dû renoncer à son idée que devant le ferme refus, pour lui d’ailleurs incompréhensible, de ceux dont il prétendait faire ainsi ses comédiens — de même, il omettait de mentionner que cette magnifique chapelle servait en même temps de temple protestant, d’église russe, de synagogue ; qu’elle se transformait plusieurs fois par semaine en théâtre, qu’on y passait les visites médicales, qu’on y faisait la distribution des livres de la bibliothèque, et qu’enfin toute une bande de savants allemands, armés d’un phonographe et de nombreux appareils enregistreurs, y étaient venus procéder à des expériences de linguistique et l’avaient encombrée pendant plusieurs jours de leur bruyante présence.

Mais il ne faut pas parler trop vite de bluff ni d’hypocrisie. Le malheureux ne trompait pas ses hôtes de façon tout à fait délibérée. Il était lui-même la première dupe du mensonge qu’il leur faisait avaler. Il oubliait sincèrement tout ce qui rendait vains et fictifs les avantages dont il se faisait gloire d’avoir gratifié ses prisonniers. C’était vrai, pour lui, que nous avions une cuisine et une chapelle, puisqu’il pouvait les montrer ; c’était vrai que nous avions de quoi faire chauffer nos aliments, puisqu’il avait pu en persuader des gens qui par profession eussent eu une tendance à croire le contraire. Il ne voyait pas de différence entre la chose elle-même et l’apparence qu’il avait réussi à lui donner. Pour lui, de même que le bien c’était tout ce qu’on pouvait faire, le vrai c’était tout ce qu’on pouvait « introduire » dans les esprits.


Nous touchons ici à un point sensible et je sens que je vais soulever des protestations. Pourtant je dois dire toute ma pensée : je prétends qu’à de très rares exceptions près, les Allemands n’ont pas lancé dans cette guerre de véritables mensonges, de nouvelles entièrement fabriquées ; ils ont donné peut-être moins que nous dans le genre du « canard » proprement dit. Dans l’ensemble, leur presse n’a jamais rien caché de ce qu’il était impossible de cacher, et n’a rien annoncé de ce qu’il était possible à l’adversaire de démentir. Elle a toujours exclu le faux, dans la mesure exacte où il pouvait être surpris et décelé. J’ai lu le communiqué allemand tous les jours pendant trois ans : dans l’ensemble il est fidèle. Quand il annonce la prise d’une ville, c’est que la ville est prise, on peut en être sûr ; et quand les armées impériales ont perdu assez de terrain pour que ça paraisse, il l’enregistre, avec une mauvaise humeur visible, et avec des tours de phrase d’une complication parfois comique, mais enfin tout de même avec exactitude.

Mais il ne faut pas s’imaginer que cette exactitude prenne sa source dans quelque scrupule profond, dans le respect naturel que tout homme sent pour la vérité. Pas un instant, ni von Stein, ni Ludendorf n’ont eu l’idée que la vérité fût quelque chose en soi ni qu’elle méritât par elle-même des égards. C’est la nécessité qui forme toute leur sincérité, cette nécessité dont ils savent si bien reconnaître partout les exigences et à laquelle ils font face toujours avec tant de promptitude et de perfection. Ils sont vrais parce qu’ils ont reconnu d’emblée les inconvénients du mensonge, le fâcheux effet d’une nouvelle qui peut être contredite. Ils ont vu qu’il fallait maintenir leur crédit en pays neutre, exactement comme il fallait y soutenir autant que possible leur change. Voilà tous les motifs de leur véracité.

Et la preuve que telle en est bien l’inspiration, c’est qu’elle a pour limites exactes la possibilité du contrôle. (C’est d’ailleurs ce qui suffit à la détruire.) Les Allemands n’annoncent rien dont ils pensent que la fausseté puisse être constatée. Mais, en temps de guerre surtout, ce genre de constatation n’est pas possible dans tous les cas ; il y a une zone qui échappe à la vérification ; il y a des endroits où on ne peut pas aller voir ; il y a des éléments qui ne peuvent être appréciés à leur valeur précise que par les témoins immédiats, que par les acteurs mêmes du drame. Cette marge que constitue entre le vrai et le faux l’invérifiable, l’esprit allemand l’occupera automatiquement ; il saura bien la remplir, et de données toutes en sa faveur ; tout ce qui s’y produira sera avantage pour lui, victoire, triomphe pour sa cause ; c’est là que Dieu lui montrera tout particulièrement sa protection et le comblera le plus infailliblement de ses bienfaits.

Des exemples : Bataille de la Somme en 1916 : les Anglais avancent, ils ont occupé les tranchées allemandes sur plus d’un kilomètre de profondeur ; mais, par chance, il ne se trouve dans cette zone aucun village, aucun point topographique auquel un nom propre soit attaché ; par conséquent, dans son communiqué, l’adversaire ne pourra caractériser par aucune indication de lieu son progrès. On pourra donc nier celui-ci. Et le communiqué allemand annonce froidement que de fortes attaques ennemies sont venues se briser avec des pertes sanglantes contre le mur de fer des héroïques troupes du général von X…

L’évaluation des effectifs engagés dans une affaire n’est possible que pour les gens qui sont sur place. Jamais le redoutable journaliste neutre n’approchera assez près des lignes pour pouvoir s’en former une idée personnelle. On peut donc annoncer que des masses ennemies énormes se sont précipitées tout le jour contre les positions allemandes sans réussir à les ébranler, alors qu’un bataillon seulement, ou peut-être un régiment, a été repoussé.

Il en est de même pour l’appréciation des intentions de l’adversaire : s’il a atteint les objectifs qu’il s’était fixés, on lui en attribuera d’infiniment plus vastes, car personne jamais ne pourra prouver qu’il ne les a pas en fait poursuivis.