Qui oserait contester qu’ils soient capables, dans la pratique, du plus noble acharnement ? Tous les combattants savent avec quel courage ils se font tuer sur leurs mitrailleuses. Mais, chose étrange, leur esprit n’a pas la même vertu que leur volonté. Il ne se cramponne pas ; il n’accepte pas de périr avec ce qu’il a une fois conçu. Et c’est parce qu’il ne l’a conçu que faiblement.
Les aspects moraux ne le frappent pas ; ils sont sur lui sans morsure et sans inscription ; on sent qu’il les reçoit comme une plaque fatiguée, voilée, qui « a vu le jour ».
Il y a un mot pour lequel tout bon Allemand possède une secrète dilection, qui est le plus bel éloge qu’il sache décerner et par le constant et amoureux emploi duquel il trahit sa profonde inconsistance morale, tout ce que sa conscience a d’invertébré. C’est le mot : anständig[34].
[34] Raisonnable.
L’Allemand est « ein anständiger Mann »[35], c’est-à-dire un homme qui comprend les choses, avec qui on peut causer, un homme dont l’esprit se plie aux éventualités et à toutes les indications de la fortune, un homme qu’aucune idée trop raide ni trop fixe m’embarrasse, un homme qui ne souffre d’aucune répartition irrévocable de ses idées.
[35] Un homme raisonnable.
III
LA VÉRITÉ, C’EST TOUT CE QU’ON PEUT FAIRE CROIRE
Pas plus qu’entre le Bien et le Mal, l’Allemand n’aperçoit spontanément de différence entre le Vrai et le Faux. On est plus ou moins intelligent, on a plus ou moins d’esprit critique, on reçoit des impressions plus ou moins fortes de la vérité. Mais en général quelque chose vous avertit directement que telle proposition est juste et que telle autre ne l’est pas, que telle idée est conforme à la réalité et que telle autre n’y répond pas.
Pour l’Allemand, là encore tout est sur le même plan. Je ne parle pas de son misérable asservissement à son journal ni des trésors de crédulité qu’il dépense chaque jour en le lisant. Il ne serait pas très généreux de lui faire un grief d’un aveuglement que nous partageons tous plus ou moins, hélas ! à l’heure actuelle et dont il faudrait faire des efforts plus qu’humains pour se débarrasser complètement.
Mais il y a chez l’Allemand une sorte d’ignorance congénitale du vrai, qui mérite d’être étudiée de près. Le vrai n’est pas pour lui une chose dont le faux soit le contraire. Le vrai n’est rien d’indépendant des esprits qui le présentent, ni de ceux qui le reçoivent ; ce n’est pas une qualité des idées en elles-mêmes. Le vrai, c’est ce qu’il est possible de faire croire, c’est toute disposition d’objets ou de mots qui peut donner à un spectateur ou à un lecteur l’impression de la vérité. Le vrai, c’est tout ce qui peut être rendu vraisemblable.