Je me rappelle avec quelle impatience nous suivions sur la carte, en 1916, les progrès de l’offensive Broussilov sur les deux ailes de l’armée von Bothmer. Comme on s’en souvient, cette armée, établie sur la Strypa, était menacée d’un débordement par le nord (vers Brody) et par le sud (vers Stanislau). Tous les jours nous attendions son repli. Nous faisions des pronostics ; il nous apparaissait d’après la carte qu’elle ne pouvait guère se reporter moins loin en arrière que sur la Gnila-Lipa. Mais en attendant elle ne bougeait toujours pas. Et quand enfin, à la dernière extrémité, elle s’ébranla, nous fûmes stupéfaits de voir qu’elle trouvait moyen de s’arrêter presque aussitôt, dans une position qui ne correspondait à aucune ligne naturelle, et en abandonnant le minimum de terrain nécessaire pour se dérober à la pression qui menaçait ses flancs.
L’Allemand a un coup d’œil prodigieux pour reconnaître les arrêts possibles sur le chemin de la retraite ; il sait introduire de l’économie dans les catastrophes ; elles lui apparaissent semées de points de repère et de crampons. Rien de plus instructif à cet égard que de suivre l’histoire des concessions politiques de l’empereur. Au printemps 1917, une vive agitation en faveur de la réforme du droit électoral prussien se déclare. Après avoir tâté le terrain, devant des signes très nets de mécontentement, l’empereur comprend qu’il faut céder : il publie son Osterbotschaft[32] promettant la réforme. Mais il a bien soin de s’engager le moins possible et il se garde de préciser la nature de cette réforme : sa promesse peut avoir trait aussi bien à une simple modification du suffrage de classes qu’à l’introduction du suffrage universel. Comme elle réussit quand même à calmer les esprits, il s’en tient là jusqu’à nouvel ordre. Tant que la promesse suffit, pourquoi la dépasser ? Tant qu’il ne vous est pas expressément demandé, pourquoi faire un pas de plus en arrière ? Trois mois passent sans que le peuple allemand entende parler de rien. A la fin il apprend par les journaux que le chancelier consulte le gouvernement saxon, pour savoir s’il est content du suffrage censitaire, des plus démodés, par lequel il fait procéder à l’élection de son Landtag. C’est donc un vote de ce genre que l’on se prépare à établir en Prusse ; la concession solennelle de l’empereur se ramène donc à un ridicule trompe-l’œil. A cet instant l’agitation recommence, il semble même que ce soit la plus vive que l’Allemagne ait connue depuis le début de la guerre. Les partis de gauche livrent une vraie bataille au chancelier. En même temps qu’ils insistent sur la réforme du régime électoral, ils émettent des exigences touchant la conduite des affaires extérieures et déposent leur fameuse résolution en faveur d’une paix sans indemnités et sans annexions. L’empereur (ou, si l’on veut, le parti militaire) sent que la situation est de nouveau difficile et qu’il faut rendre de la corde. Il promet cette fois nettement le droit de vote égal et secret et procède à une « démission » solennelle et ostensible du chancelier. Mais c’est ici qu’apparaît le coup d’œil magistral pour les possibilités intermédiaires et l’art prodigieux de se raccrocher sur les pentes, dont l’Allemand est doué. Le parti militaire cède aux libéraux, puisqu’il leur abandonne Bethmann-Hollweg, qui d’ailleurs ne faisait guère son affaire, en pâture ; mais l’idée lui vient tout de suite : ne pourrait-on pas profiter de cette capitulation pour, au contraire, se remettre mieux en selle ? L’opération que représente le changement de chancelier peut, en somme, se décomposer en deux temps bien distincts : il y a le renvoi de celui qui est en place, ça ce sera pour les mécontents ; et il y a son remplacement ; pourquoi ceci ne serait-il pas pour nous ? Nous donnons ; pourquoi, en échange, n’essaierions-nous pas de reprendre ? Nous faisons plaisir à nos adversaires ; n’y aurait-il pas moyen d’utiliser cette bienveillance même que nous leur témoignons pour nous faire plaisir à nous ? On voit le genre de réflexion qui s’est exercé ici. Dans ce qui fût apparu à tout autre esprit simple et de sens unique, l’Allemand a reconnu une multiplicité interne et la possibilité d’une double direction. Il a trouvé le moyen d’avancer en reculant, de s’affermir en faisant la culbute, de se rapprocher de la côte en ayant l’air de gagner le large. La nomination du Dr Michaëlis, bien plus docile instrument du parti militaire, au poste même où l’opposition venait de trouver le libéralisme de Bethmann insuffisant, est vraiment un chef-d’œuvre tactique supérieur encore au repli de Bothmer et l’une des plus frappantes réussites de ce génie du possible qui fait le fond du caractère allemand.
[32] Message de Pâques.
Il serait passionnant de suivre et de retrouver à l’œuvre le même génie dans la politique ultérieure de l’Allemagne et d’abord dans la palinodie éhontée du Dr Michaëlis lui-même sur la question des buts de guerre. Au moment où ce personnage monte sur la scène, il sait bien qu’il est là pour assurer le contact avec le Reichstag, pour l’amorcer et le maintenir bien accroché au bout de la ligne. Aussi, dans son premier discours, déclare-t-il son adhésion pleine et entière à la motion de paix de la majorité ; il prend simplement la précaution d’une restriction très enveloppée, « pour autant que je comprenne cette motion », dit-il, — une restriction qu’on peut ne pas apercevoir, qu’il souhaite qu’on n’aperçoive pas, mais qui est là, pourtant, pour marquer l’emplacement de son dédit futur et du parjure auquel il est déjà résolu dans son cœur. On le voit ensuite tirer — plus ou moins habilement d’ailleurs — sur la corde, pour constater si l’opinion est suffisamment enferrée et si l’on peut espérer la ramener à soi. Puis soudain, dès que les événements semblent lui redonner l’avantage, avec une effronterie sans exemple, il essaie de tout ravoir d’un seul coup et il proclame tranquillement qu’il ne s’est jamais associé au vœu du Reichstag en faveur de la paix sans annexions.
Sans doute objectera-t-on qu’il ne fit preuve, à cet instant, que d’un assez médiocre sens des possibilités, car l’opinion justement n’était pas mûre pour cette reculade et il se trouva subitement avec elle dans un écart trop accentué qui fut l’origine de toutes les complications par où sa chute fut amenée. Mais il ne s’était trompé en somme que de moment ; il avait cru trop tôt apercevoir une opportunité qui devait venir, à la faveur des événements, quelques mois plus tard. Son discernement du possible avait fonctionné trop vite. Dans le fond, il avait vu juste et reconnu d’emblée tout ce que l’Allemagne allait pouvoir rogner sur ses promesses, tout le chemin qu’elle allait pouvoir faire à reculons. Et en effet, sitôt que la Révolution russe eut commencé à porter ses fruits de désordre et eut fait luire de nouvelles perspectives, l’opinion allemande tout entière s’éveilla à l’apostasie ; elle comprit, avec plus ou moins de rapidité, mais avec un flair tout de même merveilleusement vif, tout le champ qui s’ouvrait à son manque de parole. Elle vit la marge qu’il y avait entre les assurances qu’elle avait données et la situation que créaient les nouveaux événements, se peupler de mille lignes voisines et successives qu’elle ne put se retenir de réoccuper tour à tour ; et tant elle passait naturellement de l’une à l’autre, tant elle était à son affaire en les distinguant et en les épousant l’une après l’autre, elle eut à peine la sensation de quitter les positions qu’elle avait prises à la face du monde, les intentions qu’elle avait solennellement déclarées. Je suis convaincu en effet que la grosse majorité de l’opinion allemande n’est guère sensible aujourd’hui à la différence qu’il y a entre la résolution de juillet 1917 et les clauses de la paix de Brest. Elle la devine bien, vaguement ; mais elle n’y voit rien d’anormal ; elle ne voit pas le mur qu’elle a sauté. Un monsieur von Kleist a pu dire tout tranquillement au Landtag prussien : « Beaucoup qui, jusqu’ici, étaient partisans d’une paix de renonciation, ont maintenant changé d’avis. » Quoi de plus simple ? Quoi de plus innocent ? C’est le tissu même de l’esprit qui est ici si profondément élastique qu’il revient tout seul, dès que l’événement le lui permet, et sans se rompre jamais, à toutes les ambitions qu’il avait été forcé de résigner.
Le peuple allemand tout entier est animé d’un seul et même mouvement mental, d’un insensible glissement de la pensée, qui lui fait sans cesse parcourir toute l’échelle des possibles. Rien ne peut arrêter son esprit en un point, sinon les obstacles matériels, les empêchements physiquement insurmontables. Aucune encoche sur la règle qu’il frôle ne saurait lui imposer une limite définitive. Tout dépend de ce qui surviendra ; il est toujours prêt à « hinüber » ou « hinausschreiten ». Que la porte s’entr’ouvre seulement, contre laquelle il s’est buté, et déjà il est de l’autre côté.
C’est un fait remarquable qu’en Allemagne une véritable opposition ne puisse pas arriver à se former. Même quand plusieurs partis réussissent à se grouper, comme en juillet 1917, la première chance imprévue qui luit à l’horizon politique suffit pour désagréger leur bloc. Aucune idée commune, aucun principe ne les lient ; il n’y a pas pour eux de conception générale qu’il faille envers et contre tout réaliser, pas de stipulation morale minimum, aucune règle qui mérite d’être d’abord et à tout prix sauvegardée. Ils sont ensemble contre le gouvernement parce qu’ils ont cru ensemble reconnaître un chemin qu’il ne voyait pas, une affaire à cueillir qu’il semblait ignorer. Mais que le même gouvernement leur fasse comprendre qu’il est sur la voie d’une affaire meilleure et qu’il en entr’ouvre seulement la perspective, plus rien ne subsiste entre eux ; ils ne trouvent plus la moindre idée qui puisse les maintenir ensemble ; le moindre bout de la ficelle qui les attachait a disparu[33].
[33] Comme je l’ai indiqué plus haut, le présent chapitre a été composé, pour la plus grande partie, pendant l’été 1917 ; seule l’histoire des concessions politiques de l’empereur date d’avril 1918. Malgré les événements formidables et que j’étais bien loin, je l’avoue, de prévoir, qui se sont passés depuis, je ne pense pas qu’il ait perdu toute vérité. Au contraire, si j’eusse attendu jusqu’à maintenant pour l’écrire, peut-être eussé-je pu le fournir d’exemples bien plus saisissants que ceux que j’ai allégués. Mais j’espère que ces illustrations meilleures de mes remarques, dont l’ordre des temps m’a seul interdit d’user, s’évoqueront d’elles-mêmes dans la pensée de mes lecteurs et viendront y remplacer automatiquement leurs équivalents moins heureux.
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Certes, pas plus que de sadisme, ce n’est de fanatisme que je songerai jamais à accuser les Allemands. A part les quelques visionnaires du pangermanisme, dont ce sont surtout les appétits qui font les certitudes, qu’ils sont peu entêtés, qu’ils sont peu entichés ! Qu’ils ont le regard prompt et éducable ! Avec quelle facilité ils se laissent instruire ! Qu’ils ont donc d’aptitude à la conversion ! Leur foi varie exactement avec les chances qu’ils pensent apercevoir. Leur credo est étroitement déterminé par les circonstances. Et cela, non pas par scepticisme, ni par opportunisme conscients. Ils croient réellement, au fur et à mesure, à toutes les doctrines qui correspondent à leur avantage maximum. Ils adhèrent avec une sincérité positive à tous les postulats qu’implique tour à tour leur action la plus efficace. Mais jamais en eux aucune conviction ne précède la leçon des choses, ni ne cherche à l’étouffer.