*
* *
Si encore son appétit du possible se bornait au présent ! S’il se contentait de consommer ce qu’il voit devant lui de faisable ! Mais même ce qu’il a laissé derrière lui, ce que, par une négligence inexpiable, il a oublié d’essayer, il ne se résigne pas à le considérer comme perdu. Il revient, il reprend les vieilles affaires. Rien n’est jamais fini. Son avidité de réalisation fouille le passé pour y découvrir les restes d’occasions mal exploitées. Il glane sur le même champ qu’il a lui-même moissonné.
Nous étions habitués en captivité à ce perpétuel retour d’esprit de nos gardiens. Nous attendions toujours cette remise en train des anciennes histoires : « Tiens ! nous disions-nous, il y a trois mois qu’on n’a pas parlé de représailles. Ça va être pour bientôt ! » Et, en effet, ça ne manquait pas : au bout de quelque temps, les journaux commençaient l’offensive, ramenaient des anecdotes horrifiantes sur les traitements que les Français infligeaient aux prisonniers allemands (certaines dataient déjà de deux ou trois ans ; mais qu’importait-il ? tout est bon à se rappeler). Après cette préparation, le gouvernement allemand déclarait une fois de plus que, bien qu’elles lui brisassent le cœur, qu’il a fort sensible, il se voyait obligé de prendre des « contre-mesures » contre les prisonniers français, pour faire cesser les infâmes tortures auxquelles ses loyaux soldats étaient exposés. Cette petite comédie se répétait suivant un rythme uniforme, qui est le rythme même de l’inquiétude allemande.
La cantine nous vendait des sacs de touriste (Rucksäcke) à des prix variant entre 5 et 7 marks. Au bout de deux ans, l’ordre vint de reprendre ces sacs à ceux qui en avaient acheté : on leur donna en échange un petit bout de papier qui représentait un reçu. Sans doute quelqu’un en haut lieu avait-il découvert après coup que ces engins pouvaient devenir entre nos mains une arme dangereuse, ou peut-être simplement leur avait-il trouvé une destination plus avantageuse ; et il n’avait pas hésité à les récupérer de cette façon vraiment idéalement simple et pratique. Mais ce qui prouve combien ce « repentir » était en somme superficiel et gratuit, combien il était subjectif, c’est que, devant nos réclamations énergiques, au bout de quelque temps on nous rendit notre bien.
Pas de ligne telle qu’une fois au delà, on ne revienne plus jamais en arrière. Ils ont beau vous avoir dépassé : vous n’êtes pas encore en sûreté. La zone exposée à leur réflexion comprend tout ce qu’ils ont derrière eux. Et le temps lui-même ne vous met pas hors d’atteinte. Il n’y a pas de prescription.
C’est ici qu’il convient de placer leur manque de foi. Ils ne peuvent pas s’en tenir à ce qu’ils ont dit, se résigner aux promesses qu’ils ont faites. Ils les ont faites peut-être sincèrement. Mais c’est qu’ils n’apercevaient pas encore toutes les possibilités qu’ils excluaient par là. Elles n’avaient pas encore paru, elles ne leur avaient pas encore fait signe. Et maintenant qu’elles se révèlent une à une, entre leur appel et la parole qu’ils ont donnée, il ne peut plus y avoir de balance. Ils ne rompront peut-être pas celle-ci d’un seul coup ; mais ils chercheront des intermédiaires, ils poseront des restrictions, ils chicaneront sur la quantité ou la nature de ce qu’ils se sont engagés à fournir, ils ajouteront à leur promesse des conditions imprévues et telles que l’accomplissement cesse d’en paraître souhaitable à ceux-là mêmes qui l’attendaient. Une promesse, après tout, ce n’est rien d’absolu : pourquoi ne pourrait-elle pas être corrigée, quand les circonstances se renouvellent et ouvrent des perspectives qu’on ne pouvait pas jusque-là entrevoir ? Est-il vraiment impossible de la concilier avec les chances à courir qui se présentent ? N’y aurait-il pas moyen d’être à la fois fidèle et pratique, loyal et ingénieux ? Tout est possible ; il suffit de découvrir le joint ; il existe forcément quelque part ; de si beaux avantages ne peuvent pas être perdus.
Cette conduite est très précisément celle que les Allemands ont suivie avec les États-Unis. Et l’on a bien vu, à cette occasion, qu’ils étaient incapables de se représenter l’effet qu’elle produit immanquablement sur les gens de mentalité normale. Leur manque de foi est si spontané, si innocent, il leur semble si naturel de revenir sur leurs engagements qu’ils ne sentent pas la colère de ceux qui se trouvent par là trompés ; ils ne l’imaginent en aucune façon, ils n’en ont aucune idée. Reprendre n’est-il pas de même espèce, de même sens que donner ? Pourquoi se fâcher quand on vous reprend après vous avoir donné ? Ce sont les deux phases d’un même mouvement, ce sont deux opérations complémentaires. Ils ne voient pas la ligne qu’il y a entre les deux, ils ne comprennent pas ce qu’elle a d’infranchissable, ni que la franchir en retour constitue la plus sanglante injure que l’on puisse faire à un partenaire.
Les explications perfides et absurdes que les journaux allemands ont fournies à leurs lecteurs de la brusque résolution du Président Wilson n’étaient pas entièrement insincères. Elles reflétaient bien ce qu’ils avaient été obligés de supposer pour comprendre un geste dont les véritables raisons leur demeuraient complètement insoupçonnables.
*
* *
L’Allemand découvre des possibilités partout ; non seulement quand il avance, mais aussi quand il recule ; non seulement quand il s’agit de quelque chose à prendre, mais aussi quand il s’agit de quelque chose à perdre. Il a une sorte de génie pour perdre le moins possible ; il trouve des positions intermédiaires là où personne n’en eût jamais imaginé, il se rattrape sur des lignes que tout autre eût considérées comme intenables.