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« Ne gaspiller aucune possibilité. Ne rien omettre de ce qui peut être tenté. » N’est-ce pas le principe même de toute la politique allemande ? N’est-ce pas l’origine de tous les succès militaires et de tous les échecs diplomatiques dont les Allemands peuvent se vanter depuis le début de la guerre ?
L’invasion de la Belgique, vue dans le plan psychologique, je veux dire telle qu’elle s’est passée dans l’âme de l’Allemand, ce n’est pas une scélératesse délibérée, un crime à la hauteur duquel il a dû se hausser par une résolution tragique. Elle lui a été beaucoup plus facile et beaucoup plus naturelle. Elle n’a été qu’un cas privilégié de son incessant débordement sur les choses, sur les êtres, sur le monde. Et qu’avait donc aussi ce petit pays à être si mal défendu et à offrir de si grandes possibilités ? Pourquoi donc ouvrait-il la route de Paris ? Qui donc se fût empêché de profiter de sa faiblesse ? Comment un honnête Allemand, fidèle à son génie et aux indications de sa conscience — oui, il faut risquer le mot, — aurait-il supporté de laisser inculte, infertile à jamais, un terrain qui promettait de si merveilleux produits ?
Depuis la Belgique, l’Allemand n’a pas cessé de se répandre de la même façon sur tout ce qu’il pouvait atteindre. Partout où il y avait à prendre, il a pris. Partout où il a flairé du possible, il l’a grignoté, quelles qu’en dussent être les conséquences. Si puissante qu’ait été sa conduite de la guerre, sa Kriegsführung, il faut remarquer qu’elle manque de ligne. Pas de grand dessein à la Napoléon, pas de plan réalisé envers et contre tous. Excepté devant Verdun, il ne s’entête pas contre les obstacles. Mais il guette les endroits faibles, et les enfonce, les places à prendre et s’y installe, les points sur lesquels on est sûr à l’avance d’être le plus fort, et il y triomphe. Campagnes de Russie, de Serbie, de Roumanie, de Russie à nouveau : quel lien y a-t-il entre elles, sinon qu’elles sont toutes des applications d’un même principe, même pas, d’un même instinct : celui de l’empiètement maximum, de la mise en valeur complète des occasions ?
Tout le génie d’un Hindenburg ne se ramènerait-il pas par hasard à savoir infailliblement reconnaître les points sur lesquels une occasion est en train de se former ? Je trouve, pour ma part, qu’il y manque cet élément dominateur, emprunté à la morale ou, si l’on veut, imité de la morale, qui peut seul achever le grand capitaine : la prévoyance, le sacrifice des petits résultats, la poursuite d’un même but à travers les incidents qui le masquent et les tentations qui le traversent, l’insistance inflexible sur le point qui a été reconnu du premier coup comme devant amener la solution finale ; en d’autres termes encore, la préférence délibérée et définitive de son propre dessein aux conditions que peuvent créer passagèrement les circonstances.
Quoi qu’il en soit, ce flair de ce qui peut être entrepris, même s’il n’est pas autre chose qu’un instinct élémentaire et sans grandeur, a mené les Allemands à Bruxelles, à Varsovie, à Belgrade, à Bukarest et à Riga. Peut-être a-t-il été favorisé dans bien des cas par l’insouciance des Alliés. Mais c’est tout de même lui qui est la source de toutes les victoires allemandes.
Il est en même temps la source de toutes les mésaventures diplomatiques où l’Allemagne s’est si gratuitement fourrée. N’est-il pas incroyable que, dans la seule année 1917, elle ait trouvé moyen d’accumuler trois erreurs aussi grosses que celles de Mexico, de Christiania et de Buenos-Ayres ? Ces noms de capitales forment un pendant expressif aux noms des capitales qu’elle a conquises. Et, en effet, c’est le même esprit qui l’a conduite dans les unes comme dans les autres. Zimmermann, s’expliquant devant le Reichstag sur sa manœuvre au Mexique, disait, si je m’en souviens bien, à peu près ceci : « La guerre avec les États-Unis étant une éventualité sur laquelle il fallait compter, il s’offrait, dans la vieille hostilité du Mexique à l’égard de ses voisins du Nord, une possibilité, que mon devoir était de ne pas négliger. » Il n’y a, en effet, rien à reprendre à cette façon d’envisager la politique. On peut même dire qu’elle est traditionnelle. Mais, en même temps, elle est bien spécifiquement allemande. En face de toute situation se demander : « Que peut-on faire ? » et sitôt que se dessine sur un point quelconque, non choisi, non voulu, une entreprise possible, s’y engager délibérément, faire tout ce qu’il faudra jusqu’au bout, avec autant de scrupule, de méthode et de Gründlichkeit[31] qu’on en pourra mettre. Une fois la possibilité entrevue, il n’y a plus d’autre question qui se pose : le « devoir » entre en jeu tout de suite, qui vous met des œillères contre tous les dangers latéraux, qui empêche de prévoir ce qu’on n’a pas pu imaginer. Sur le champ de bataille cet aveuglement réussit, il est même peut-être indispensable ; mais en diplomatie, il est presque toujours funeste. Car c’est un département où l’on a à compter avec les forces morales, qui ne se laissent pas aussi bien calculer que les forces physiques. Et il arrive qu’on se trouve tout à coup à découvert en face d’elles ; elles surviennent, elles reviennent par des chemins qu’on n’avait pas prévus et elles vous serrent si bien sur les flancs que la possibilité qu’on avait cru voir se révèle tout à coup n’être plus rien qu’une désagréable impasse.
[31] Conscience, faculté d’approfondissement.
Combien faut-il cependant que cette image de la possibilité soit puissante sur l’esprit allemand pour qu’après un aussi gros échec que celui du Mexique — il semble bien que cet incident ait contribué pour la plus grande part à faire l’unité de l’opinion aux États-Unis — elle ait pu le séduire à nouveau, à de si courts intervalles, en Norvège, puis en Argentine ! Il faut qu’elle soit vraiment pour lui l’irrésistible enchanteresse, qui n’a qu’à paraître pour être aussitôt suivie. Aucun avertissement ne peut le mettre en garde contre elle. Il ne se rappelle pas qu’elle l’a trompé. A chaque fois ses attraits lui semblent nouveaux et le même profond désir l’entraîne vers elle.
Et n’est-ce pas parce qu’il y a entre elle et lui des affinités comme congénitales ? L’Allemand se laisse toujours attraper, parce que toujours les choses reviennent se placer devant lui sous ce même angle. On ne peut ni penser ni voir avec autre chose qu’avec son esprit. Et l’esprit allemand est organisé pour apercevoir d’emblée de toute chose ce qui s’en laissera détacher par l’action, et comment il faut s’y prendre pour le détacher.