— Justement, justement ; je ne puis vous permettre cela.
— Mais, mon commandant, puis-je vous demander pourquoi ?
— C’est trop dangereux. Vous pourriez mettre le feu aux caisses.
C’était au mois de janvier 1917. Il faisait un froid terrible. Au bout de quelques jours, les prisonniers qui travaillaient à la manutention des caisses, n’y pouvant plus tenir, abandonnèrent le travail. Le directeur du service revint donc courageusement à la charge. Mais quand il se présenta à la Kommandantur[30], au lieu d’être introduit auprès du commandant, il fut reçu par un civil, dont le rôle dans le camp n’était pas très bien défini, mais à qui l’autorité militaire abandonnait en général les affaires diplomatiques. Grande cordialité. Cigarettes.
[30] Bureau du commandant.
— Je suis persuadé, dit cet homme, qu’il ne serait pas très difficile de trouver un terrain d’entente entre M. le commandant et vous. Avec un peu d’habileté, vous obtiendriez fort bien l’autorisation de faire du feu. C’est surtout une question de combustible, voyez-vous.
Et se penchant vers lui, il ajouta à mi-voix, en lui mettant la main sur l’épaule :
— Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre ce qu’on désire de vous.
Lesté de ces bonnes paroles, le prisonnier revint au camp en réfléchissant. Heureusement, nous étions tous entraînés, par les nombreuses occasions que nous avions eues de nous y livrer, à la lecture de la pensée allemande. Notre camarade comprit en un éclair de quoi il s’agissait : le commandant voulait nos biscuits moisis ; il leur avait découvert sans doute quelque emploi merveilleux et il ne pouvait pas résister à la tentation de nous les soutirer. Mais comme il n’osait tout de même pas formuler sa demande, il avait trouvé cette manière perfide et naïve d’amorcer l’affaire et de nous mettre sur la voie de ses désirs. Nous eûmes bientôt la preuve que notre camarade avait deviné juste. Il n’eut pas plutôt offert de livrer les biscuits moisis, que l’autorisation de brûler du bois dans le poêle lui fut rendue.
Rien, me semble-t-il, ne rend mieux sensible que cette petite anecdote la marche naturelle de la pensée d’un Allemand. Elle va, elle descend, elle gagne de proche en proche, et jamais rien ne l’avertit : « Il vaudrait mieux ne pas faire ça ! Il serait plus propre de t’en abstenir. Même dans ton propre intérêt, quand ce ne serait que pour sauvegarder ta dignité. » Sa dignité, ce n’est jamais pour lui une raison à elle seule suffisante de ne pas faire une chose ; il pense toujours qu’il pourra la réparer après coup, si vraiment elle a été endommagée au cours de l’opération ; il s’imagine qu’il trouvera des formules pour la rétablir aux yeux du monde, et qu’à défaut des actes les mots lui permettront toujours de se faire un front serein. En attendant, il ne résiste pas à cette pauvre idée d’avare : « C’est dommage de laisser perdre ça ! Ce serait dommage de laisser passer cette petite occasion de « faire du boni ».