Le troisième service que les Allemands croyaient possible de nous demander, c’était — oserai-je le dire ? — notre propagande. Leur calcul sur ce point était surtout clair dans les premiers temps de notre arrivée au camp, avant que nous n’eussions fait connaissance les uns avec les autres. Ils s’étaient mis dans la tête qu’il leur fallait se concilier nos esprits pour opérer, plus tard, par notre moyen, la conversion de la France. De là le groupe des mesures dites libérales : telles que l’octroi d’un théâtre, d’une chapelle, etc. Et de peur que nous ne comprissions pas tout seuls le prix exceptionnel de ces faveurs et la générosité d’âme dont elles témoignaient, ils nous les faisaient sentir dans de petits discours et nous enjoignaient de raconter notre bonheur dans nos lettres et de répandre plus tard dans nos foyers, dans nos villages, l’admiration pour l’Allemagne et pour sa magnanimité. Quand les sanitaires ont été sur le point de repartir en France, pour les préparer à leur mission et pour leur faire un bon moral, ils ont eu l’idée de leur faire d’abord un bon physique : ils les ont mis dans une baraque où il y avait de vrais lits, et ils leur ont octroyé une double ration de viande tous les jours. — Je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de plus comique que la déception de nos gens quand, au bout d’un certain temps, ils ont compris que nous n’étions pas utilisables pour la propagande. Leur découragement a été d’autant plus pitoyable qu’ils n’ont jamais soupçonné les raisons qui nous rendaient rebelles à l’œuvre humanitaire et de haute culture qu’ils avaient rêvé de nous confier : ils en ont été réduits à incriminer notre « mauvaise volonté » et l’entêtement de notre haine, ne voyant pas que cette haine, ils l’avaient créée eux-mêmes de toutes pièces, et avec une industrie qui, pour être inconsciente, n’en touchait pas moins au génie.

Car voilà où leur croyance à l’indéfinie possibilité des choses les perd. Comme ils sont persuadés qu’une chose n’en empêche pas une autre, ils croient qu’on peut demander à la fois au même individu des services opposés. Entre deux « actions » également possibles, ils ne voient jamais de contradiction et ils les entreprennent résolument de front. C’est ainsi que, malgré les vues qu’ils avaient sur nous comme missionnaires de la culture, ils ne renonçaient pas à retirer de nous un quatrième avantage : ils nous prenaient comme instruments pour modifier le sort de leurs prisonniers en France. Et comme ils le supposaient mauvais, pour y introduire une amélioration, ils rendaient le nôtre aussi exécrable que possible. Ainsi, d’une part, ils nous offraient un théâtre, mais de l’autre ils nous envoyaient en « représailles ». Pourquoi pas ? Puisque les deux choses étaient possibles, pourquoi ne pas les essayer l’une et l’autre, et en même temps ? Il y avait des moments où ce conflit entre les exigences qu’ils faisaient peser à la fois sur nous devenait franchement réjouissant. Les mêmes hommes à qui l’on avait recours comme acteurs pour notre petite scène, on eût bien voulu les avoir aussi comme travailleurs. Au bout d’un certain temps, la tentation devint trop forte : on en commanda quelques-uns de corvée, tout en leur laissant « toute liberté » de rester membres de la troupe théâtrale. Les besoins augmentant, la réquisition devint plus importante. On n’avait vraiment pas l’intention de tuer le théâtre. Et l’on fut tout étonné, quand on s’aperçut un jour qu’on l’avait étouffé. On conserva pourtant la salle et les décors, pour les montrer aux neutres, quand il en viendrait.

Peut-être vous semble-t-il qu’il est impossible d’obtenir d’un prisonnier plus que n’en voici obtenu. Peut-être trouvez-vous l’exploitation que je viens de décrire absolument radicale. C’est que vous manquez d’imagination. Voici quelques encore petites opérations qu’on peut effectuer sur lui. On peut lui racheter pour 15 pfennigs la portion de pain que les règlements internationaux obligent à lui donner, et dont il n’a pas besoin, puisqu’il mange des biscuits. On peut lui proposer de lui fournir des baquets d’eau chaude contre les baquets de soupe qu’on ne peut pas faire autrement que de lui présenter et qu’il laisse perdre, parce qu’il a le goût trop fin.

Mais ce sont encore là des échanges. Les Allemands voient des possibilités au delà de l’échange. Ils font des calculs bien plus savants. « Si l’on pouvait ravoir leurs restes : on en engraisserait des cochons. » Un tonneau à l’entrée de chaque baraque, où il sera prescrit, sous peine de punitions sévères, de venir jeter son « rabiot ». — Mais les Russes et les Serbes sont là qui assiègent les Français à l’heure des repas. Ils ont faim ! — Tant pis ! Il faut les chasser. Un planton français à chaque porte, pour interdire ce commerce abominable. Et s’il se laisse fléchir, s’il ferme les yeux, de derrière la fenêtre du bureau, un bon Allemand est là qui le guette et qui l’expédie en cellule. — Mais la faim est une maîtresse terrible : elle pousse, en dépit de tout, ces malheureux aux portes où peut-être, avec beaucoup de chance, ils trouveront un fond de gamelle à nettoyer avec les doigts. Rien ne les chasse ! — Le lieutenant chef de camp descendra donc lui-même dans l’arène et vous dispersera cette racaille à coups de cravache, courant comme un fou après ceux qui s’échappent sans avoir été cinglés ; il protégera en personne son « rabiot », il assurera envers et contre tous la nourriture de ses cochons, il « fera valoir » jusqu’au bout ses prisonniers, il garantira le fonctionnement exhaustif de la grande Verwertung[29] entreprise sur eux.

[29] Exploitation, mise en valeur.

Mais ce n’est pas encore tout. Au delà des choses qu’on peut demander, il y a encore celles qu’on ne peut pas demander, mais qu’on voudrait bien avoir tout de même. Et pourquoi ne pas essayer de les obtenir ? N’y a-t-il pas des moyens de faire comprendre, sans le dire, qu’on en a besoin ? Nous recevions du gouvernement français des biscuits, pour compléter l’insuffisante ration de pain que les Allemands nous donnaient. Ils arrivaient dans des caisses et on les entreposait dans une « stalle ». De temps en temps il s’en trouvait de moisis. On les mettait à part, et ceux qu’on ne pouvait rendre mangeables en les grattant passaient dans le poêle, où ils servaient à réchauffer la pièce assez humide. Un jour, le prisonnier qui dirigeait le service des biscuits est appelé par le commandant :

— Vous faites du feu à la stalle 2 ?

— Oui, mon commandant.

— Eh bien ! je regrette : mais je suis obligé de vous retirer l’autorisation d’en faire.

— Mais, mon commandant, nous ne brûlons pas de charbon. Nous nous servons de débris de planches et de biscuits moisis.