Prenez l’Allemand à tel instant que vous voudrez : comme il y a des gens qui sont toujours à houspiller les filles, vous le trouverez à coup sûr en train de tâtonner sur les frontières de la morale, de chercher les endroits faibles, de peser les interdictions, de calculer les résistances et d’essayer de les tourner. Son esprit est comme liquide : abandonné à lui-même, il découvre les moindres pentes et coule toujours au plus bas. Quand il s’arrête à mi-chemin, on peut être sûr que c’est contre un obstacle sérieux, et qui ne vient pas de lui.
Mais cet obstacle même, dans un cas donné, on n’a jamais de garantie qu’il se rencontrera. Le possible est une catégorie vertigineuse. A la question : « Peut-on faire cela ? » il n’y a presque jamais lieu de répondre : non. Il y a toujours un angle sous lequel un acte quelconque est possible. Si donc de tout acte on se borne à se demander s’il est possible, on trouvera toujours qu’il l’est en effet.
De là vient l’extrême difficulté, quand on accuse l’Allemand d’un crime précis, même s’il est invraisemblable, de dire : « Il n’a pas fait ça ! » Pour qu’il l’ait fait, il n’y a pas besoin de lui supposer une cruauté particulière, quelque irrésistible violence intérieure, quelque sadisme monstrueux. Il suffit que l’acte en question lui soit apparu un jour comme possible ; il suffit qu’il ait découvert un aspect sous lequel il se présentait comme mûr et bon à cueillir. Et qui peut affirmer que cet aspect, pour des yeux qui cherchent, n’existe pas ?
C’est pourquoi, bien que je sente dans ce qu’on attribue aux Allemands beaucoup d’exagération et de broderie, mis en face d’une abomination particulière dont on leur fait honneur, je n’oserai jamais dire qu’elle est controuvée.
*
* *
C’est aussi que je les ai vus à l’œuvre. Je ne sais comment décrire l’impression d’étouffement, d’écrasement progressif que j’avais en captivité ; je les sentais sans cesse entièrement sur mon dos ; pas d’intervalle entre eux et moi. Et en effet, en face de leurs prisonniers, ils se demandent seulement : « Comment en tirer le meilleur parti possible ? Par quel réactif les traiter pour en faire sortir le maximum d’utilité ? » Ils savent bien qu’il y a une réglementation internationale qui pose certaines limites à leur pouvoir sur eux. Et ils en tiendront compte dans la mesure où ils prévoient que les infractions risqueraient de transpirer et de faire scandale. Mais jamais cette ligne ne leur apparaîtra comme méritant en soi d’être respectée. Au contraire, ils ne seront occupés qu’à découvrir les points où on peut la franchir sans être aperçu.
De là d’abord des différences considérables dans leur façon de traiter les diverses catégories de prisonniers. A ceux qu’ils ont sentis privés de tout secours, comme les Russes, les Serbes, les Roumains, ils ont tout de suite tout demandé. Ils n’ont même pas conçu qu’il pût y avoir aucune borne aux exigences qu’ils élevaient sur eux. Ils leur ont réclamé leur travail, leur santé, leur vie. Puisque c’était possible de les avoir ! Je n’entre pas dans le détail des tortures incroyables qu’ils leur ont fait subir. Pour les embrasser toutes d’un seul coup, il aurait fallu en voir le résultat. Il aurait fallu voir les Russes qu’ils retiraient de derrière le front français, après en avoir extrait tout le travail qui y était contenu. Il aurait fallu voir ces ombres, s’appuyant au mur pour marcher, ces visages de plomb, ces regards consumés, disparus de l’autre côté des yeux, et, quand on les déshabillait pour la visite du médecin, ces squelettes, tout préparés, qu’on devinait nettoyés déjà sous la peau, tout de suite bons pour l’amphithéâtre. Je n’oublierai jamais cette épouvante. Des gens râclés, grattés jusqu’à la moelle, sucés par tous les bouts et qu’il n’y avait plus qu’à jeter. On sentait qu’aucune pitié, aucun scrupule n’avaient empêché les bourreaux de pousser cette exploitation jusqu’au bout. La pente de la possibilité avait été plus forte que toutes les réflexions : ils avaient glissé tout naturellement, et, si j’ose dire, sans penser à mal, jusqu’au bas.
Avec les Français, qui résistaient, qui les tenaient en respect (exactement comme sur le front) et qu’ils devinaient mieux protégés par leur gouvernement, l’attitude des Allemands était plus respectueuse. Ils ne renonçaient pas pourtant à obtenir ce qui pouvait être obtenu. Même empêchée, leur prétention gardait toute sa force. On ne peut imaginer à quelle multiplicité d’usages ils nous découvraient propres. D’abord ils se servaient de nous pour encourager l’enthousiasme guerrier de leur peuple. Chaque train de prisonniers, au moins au début, faisait des zigzags interminables à travers l’Allemagne pour passer par le plus grand nombre de villes possible ; il s’arrêtait longuement, non seulement dans les gares, mais en pleine voie, à tous les endroits où quelqu’un pouvait en voir le contenu. Nous sommes restés ainsi une bonne heure sur un pont, au-dessus d’une rue de Dresde où la foule s’était assemblée, et ce n’est que lorsque, repue du spectacle, elle s’est dispersée d’elle-même que nous sommes repartis.
Un deuxième avantage qu’ils tiraient de nous, c’était, bien entendu, notre travail. Les sous-officiers cependant, de par un accord réciproque entre les gouvernements, étaient dispensés de fournir le leur. Qu’à cela ne tienne ! « Ce qu’on ne peut obtenir d’eux par la force, se disaient-ils, voyons s’ils ne le donneraient pas par hasard de bon gré. » Et pour faire naître ce bon gré, ils ne manquaient pas de moyens. Il s’agissait de nous inspirer le désir d’aller travailler, hors du camp, dans les Kommandos[28]. Eh bien ! ils organisaient une petite persécution pour nous rendre la vie du camp intenable : ils nous mettaient d’abord dans une baraque spéciale, où le couchage était plus mauvais qu’ailleurs ; ils nous faisaient faire trois heures d’exercice par jour sous prétexte d’hygiène, ils fermaient l’eau dans notre baraque, pour nous obliger à aller nous laver dehors ; ils nous faisaient stationner en hiver dans la neige, pendant des heures ; ils nous confiaient des fonctions humiliantes, comme celle d’empêcher les Serbes et les Russes de venir manger les restes que nos camarades leur faisaient passer. Et ils nous continuaient ces petits témoignages de bienveillance jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu des volontaires. Je prie de constater qu’à chacune de ces mesures il y avait toujours une raison suffisante qui permettait de sauver les apparences. Ainsi l’on ne risquait rien du côté des neutres : si par hasard l’idée nous fût venue de réclamer auprès d’eux, jamais nous n’eussions pu faire la preuve que nous étions intentionnellement molestés. Et voilà comment on s’arrange pour gagner sur le prisonnier un peu plus qu’il ne rapporterait naturellement. D’ailleurs, si nos chefs immédiats se relâchaient par moments dans l’exercice de cette fructueuse tyrannie, ils étaient bien vite rappelés à leur devoir par quelque circulaire de Berlin, qui leur démontrait, avec chiffres à l’appui, et non sans reproche, que le « rendement » de leur camp était un des plus faibles, et qu’il fallait à tout prix l’augmenter à nouveau.
[28] Détachement de travailleurs.