Voilà ce que peut faire une seule case du cerveau restée vide. Cette petite cloison qui sépare le compartiment du Bien de celui du Mal, par sa seule absence, rend vaines toutes les autres qualités de l’esprit. C’est comme un violon pourvu de toutes ses cordes, mais à qui manquerait le chevalet : il ne rendra point de son. Il sera sans portée, sans efficacité, sans influence sur les cœurs. Pas d’écho, pas d’appel à la conscience générale ; partant, pas de réponse, et cette solitude que nous voyons. La nuit intérieure dont il souffre, l’Allemand la porte partout avec lui ; et elle se répand au dehors sur tout ce qu’il fait, obscurcissant ses plus belles réussites.
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Si encore ce défaut en lui était bien uniquement un défaut ! On pourrait le plaindre, peut-être lui pardonner. En tous cas, cela ne le mènerait jamais à faire le mal que d’une manière négative.
Mais hélas ! à la place laissée vide par son incompétence morale, il y a chez lui une compétence d’un autre genre, infiniment dangereuse. Au lieu de penser les choses sous les deux catégories antithétiques de Bien et de Mal, il les pense sous la catégorie unique du Possible. Il ne reste pas sans s’interroger sur leur compte. De chacune il se demande : « Peut-on la faire ? Peut-on en venir à bout ? » Son esprit glisse d’un mouvement uniforme tout le long de l’échelle du possible, sans sentir de différences ; il arrive, sans être accroché, retenu, averti, à la hauteur de tout, de n’importe quoi. Un peu plus loin, c’est la même chose qu’ici, puisqu’on peut y aller. Ueber, hinaus[26] ; si je m’avance un peu au delà du point où je suis, qu’y aura-t-il de changé ? Rien, sinon que j’aurai avancé, que je posséderai plus au lieu de posséder moins, que j’aurai fait beaucoup au lieu d’avoir fait assez. Allons-y donc !
[26] Au delà, au dehors : particules continuelles employées en allemand.
Comme il ne se représente pas le Bien et le Mal distinctement, il ne se décide pas à croire qu’ils soient incommunicables. Il pense qu’on peut faire pénétrer l’un dans l’autre, prolonger le Permis au sein du Défendu, profiter des golfes que le Possible fait dans l’Interdit pour y pousser une pointe. Il ne se résigne pas à laisser tranquille ce qui est de l’autre côté de la barrière, pour la seule raison que c’est de l’autre côté. Il faut qu’on lui démontre en plus que ce n’est pas faisable ; et si l’on échoue dans la démonstration, rien ne l’empêchera de s’y atteler. Si lui-même arrive à la conviction qu’il y a seulement une chance de l’enlever au possible pour le rendre réel, rien ne l’arrêtera.
Entendons-nous bien : le souci de la morale n’est pas complètement exclu de sa préoccupation. Mais voici sous quelle forme il reparaît : « Si je fais ça, se demande notre homme, l’opinion l’acceptera-t-elle, le cri ne sera-t-il pas trop grand, ne s’élèvera-t-il pas au point de compromettre ma réussite, trouverai-je les explications suffisantes pour apaiser la rumeur publique ? » Il tient donc compte du caractère plus ou moins prohibé de l’entreprise qu’il projette, mais dans la mesure seulement où elle est rendue par là plus ou moins réalisable.
Si ce calcul était chez lui pleinement conscient, nous serions en présence d’une mentalité bien connue, depuis longtemps définie, qu’on peut appeler la mentalité machiavélique. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Même si la Machtpolitik[27] a été appliquée par Bismarck avec une parfaite délibération, même si elle a trouvé plus tard ses théoriciens, qui l’ont formulée jusque dans ses plus petits détails, elle est restée dans la masse allemande plutôt à l’état d’instinct que de proposition. C’est par tempérament, naïvement, que l’homme du commun envisage toute chose sous l’angle pragmatique. Il est fait ainsi. Il ne se rend même pas compte de ce que son point de vue a d’exceptionnel. Il est persuadé que tous les autres y sont comme lui placés, mais qu’ils font seulement plus de manières, qu’ils manquent de franchise et de simplicité.
[27] Politique de la force.