L’écolier sait, mais il ne voit pas lui-même, il ne trouve pas. Et de fait, en morale, l’Allemand ne trouve pas. Si, malgré ses efforts militaires, il n’a pas pu décider la guerre en sa faveur, amener la fameuse Entscheidung[22], la raison la plus profonde en doit peut-être être cherchée dans son incapacité à frapper les imaginations par des propositions morales, simples et claires. Quelle force n’eût pas été la sienne, s’il eût su jeter dans le monde des formules aussi impressionnantes que celles que l’Entente a mises en circulation !

[22] Décision.

Mais encore une fois, pour ce genre de choses, il est impuissant ; pour employer une expression bien allemande, « er versagt »[23] ; il dit non, il « cale », ses facultés le laissent en plan. N’est-il pas curieux de constater que, depuis le début de la guerre, il n’a pas encore su trouver un terrain propre où faire pousser des conceptions à lui, marquées au sceau de son originalité, mais qu’au contraire il s’est toujours laissé entraîner par l’adversaire sur son terrain ? Il conteste, il dément, il rectifie. Mais la matière même de la dispute, ce n’est pas lui qui la fournit. Il se débat contre les jugements sous lesquels on prétend l’écraser ; mais il n’en dépose pas de contraires.

[23] Mot à mot : il refuse.

Ou s’il condamne à son tour, s’il prend l’offensive dans le domaine moral, c’est en imitant exactement les démarches et les procédés de ceux qui l’attaquent. Il y eut le cas Lusitania. Comme riposte, il crée le cas Baralong. Il retourne tout simplement les injures, les accusations qu’il reçoit, comme au début on relançait les grenades avant qu’elles n’eussent éclaté. Nulle part je ne découvre de valeur qu’il ait lui-même fixée, dont il puisse revendiquer à bon droit la paternité. Il ne sait pas orner tout seul sa cause, lui mettre ces petits agréments de morale qui la rendraient séduisante et sympathique. Dans le même temps que nous produisions dans le monde le Droit, la Justice, la Civilisation, le Principe des Nationalités, le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et finalement la Société des Nations, il ne trouvait à lancer que la timide idée de la Liberté des Mers, dont il était trop évident à première vue que son intérêt le plus égoïste la lui avait seul inspirée.

Il n’est pas sans s’apercevoir de son infériorité sur ce point, et il fait des efforts désespérés pour y remédier. Mais je suis certain que le poids le plus lourd qu’il sente à l’heure actuelle peser sur lui, c’est bien moins celui des armées de l’Entente que celui de tous ces jugements qu’elle a tournés contre lui, braqués sur lui comme des canons, et auxquels il ne peut pas répondre. L’horrible impression d’impuissance que nous avons eue au début de l’invasion, en face de ses mitrailleuses et de son artillerie innombrables, il l’éprouve à son tour en face de nos condamnations si décisives, si simples, si immédiates, qu’elles se sont automatiquement imposées au monde entier. Il se sent muet, comme nous l’étions quand il nous bombardait. Il « tient », mais c’est tout ce qu’il peut faire. Et déjà, je pense que la question se pose pour lui de savoir si dans ce domaine il pourra « tenir » jusqu’au bout.

Ah ! qu’il a bien fait de mettre la main sur tant de territoires ! Quelle grande prudence c’était ! Comme son instinct l’a bien averti ! Car ainsi au moins il a une réponse ; il peut dire : « Vous avez peut-être raison. Mais moi j’ai ça, que je vous ai pris. »

Et encore, il n’est pas sûr du tout que la riposte soit décisive. Déjà il se trouble, il s’intimide, il n’ose plus trop se servir de cet argument matériel qu’il a entre les mains. On lui a tant de fois répété qu’il ne connaissait rien aux choses du droit et de la justice, et il sent tellement bien que c’est vrai, qu’il ne se hasarde plus que craintivement à faire état de ses avantages ; il ne fait plus à la « Kriegskarte »[24] que des allusions furtives et comme honteuses. On le sent très nettement refoulé, comme tassé, et progressivement bloqué par une force supérieure, contre laquelle il n’arrive pas à se défendre efficacement, n’en comprenant pas la nature. L’opinion adverse dessine autour de lui un cercle qui va se rétrécissant tous les jours et sous la menace duquel il sera bientôt peut-être obligé de déposer les armes[25].

[24] Carte de guerre.

[25] Écrit en 1917.