Il n’y a aucune raison de soupçonner la sincérité de ces manifestations. Mais n’y sentez-vous pas tout de même je ne sais quelle application ? Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’y reconnaître, sous une nouvelle forme, le même manque de spontanéité morale que nous avons déjà noté. Ces gens qui vous décernent des « satisfecit » quand on ne leur demande rien, on sent qu’ils ont appris ce qui est bien et ce qui est mal et qu’ils veulent montrer qu’ils le savent, prouver qu’aucune circonstance n’est capable de le leur faire oublier. S’ils mettent si soigneusement à part le souci de leur intérêt, n’est-ce pas pour qu’on admire leur indépendance d’esprit et que l’on se persuade de la pureté absolue de leurs jugements éthiques ? Comme toujours quand on n’est pas sûr de soi, ils font les compétents, ils clignent de l’œil, ils opinent, ils parlent. Si leur conscience était réellement aussi prompte qu’ils veulent le faire croire, ils n’en afficheraient pas les décisions avec tant d’insistance.
A un évadé repris, le chef de camp demande pourquoi il s’est échappé :
— Parce que c’était mon devoir ! s’entend-il répondre.
Le lendemain, il réunit tous les prisonniers et leur tient un discours :
— Cet homme a dit qu’il avait fait son devoir en s’évadant. Je déclare hautement que je l’approuve. Je suis obligé de le punir. Mais j’estime sa conduite. Si le malheur voulait que je fusse prisonnier en France, je n’aurais pas de repos que je n’eusse réussi à m’échapper.
Oui, mais s’il était repris et qu’il prétextât le même « Parce que c’était mon devoir », je lui prédis un beaucoup moins grand succès que celui auquel il s’attendrait peut-être. Je crois entendre le Français qui le tiendrait sous sa patte lui répondre par le souverain : « Tu m’dis ça à moi ? » qui laisse si peu de place à la conversation et termine de façon si décisive toutes les controverses spéculatives.
Étroitesse d’esprit de notre part ? Peut-être un peu. Mais surtout certitude de notre fait, inébranlable aplomb de nos jugements. Nous savons depuis longtemps ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est louable et ce qui est répréhensible, ce qui est devoir et ce qui est crime. Nous n’avons plus besoin de parler de ça ; nous pouvons même l’oublier ; et quand une forte passion, comme est en ce moment la haine de l’Allemand, nous pousse, il se peut que nous passions dans la pratique par-dessus ces distinctions (nous ne sommes pas plus saints que les autres). Mais elles restent en nous, elles existent pour nous ; nous les retrouverons quand nous voudrons.
L’Allemand, au contraire, a besoin d’y penser sans cesse, comme à une leçon difficile, et qu’il faut remâcher si l’on ne veut pas qu’elle s’échappe. Il reste irrémédiablement écolier en morale.