— Vous avez très bien agi. Mais vous vous êtes trompés. Ce n’est pas pour l’armée que vous travaillez. Les paillassons que vous fabriquez servent à empêcher les chevaux de glisser sur la glace. On les leur fixe sous le pied de la façon que voici.

Et prenant un paillasson et un fer à cheval qu’il avait fait apporter, il leur démontra par l’expérience les affinités indiscutables des deux objets.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, nous n’employons les paillassons que nous devons à votre industrie que pour les chevaux de l’intérieur, et même spécialement pour les chevaux appartenant aux civils et accomplissant des besognes civiles. Vous voyez donc que vous n’avez rien à craindre. On ne pourra vous faire en France aucun reproche à ce sujet. C’est pourquoi vous reprendrez le travail demain matin à huit heures.

Le lendemain, il y eut les convaincus et les non convaincus. Le groupe formé par ces derniers était encore assez important : ils ne se rendirent pas à la corvée. Le commandant leur fit savoir que s’ils ne suivaient pas immédiatement l’exemple de leurs camarades plus intelligents, ils s’exposaient à de sévères punitions. Quelques-uns cédèrent encore. Mais il resta un petit noyau d’irréductibles.

Le commandant se rendit alors en personne, avec les officiers du camp, dans une baraque où l’on introduisit les coupables. On ferma soigneusement les portes. Et là commença une scène que personne n’a vue. Mais ce n’était pas nécessaire. Car on pouvait l’entendre de loin. Le commandant donna l’ordre aux sentinelles de frapper. Les coups de crosse se mirent à pleuvoir. Les officiers n’avaient que leur cravache, mais elle leur suffisait ; leur travail n’était pas le moins bien exécuté. On prétend même que le commandant trouvant que ses hommes y allaient avec trop de ménagements, leur criait de toutes ses forces : « A la tête ! A la tête ! » Les hurlements des victimes faisaient frémir dans tout le camp les autres prisonniers que l’on avait au préalable enfermés dans leurs baraques et à qui la honte, l’indignation et la rage donnaient de véritables nausées.

Il y eut encore quelques réfractaires qui ne retournèrent pas au travail le lendemain. Mais c’était parce qu’on avait dû les transporter à l’infirmerie[21].

[21] Pour être tout à fait exact et pour éviter le classique démenti que je vois poindre à l’horizon, dont je m’offrirais, si l’on voulait, à rédiger moi-même, les termes, tant je les devine bien : « Il est absolument inexact qu’aucun Français ait été frappé dans les circonstances que…, etc. » — je dirai que la corvée était composée de Russes et de Français, que les discours du début s’adressaient aux uns comme aux autres, mais que la schlague ne fut appliquée qu’aux Russes. Je ne me rappelle pas très exactement les moyens qui furent employés pour réduire les Français. Je crois cependant que l’on compta seulement sur l’exemple du traitement infligé à leurs camarades, pour les ramener à la raison.

Je ne vois rien à objecter à la conduite de cette brute, sinon qu’il aurait bien dû commencer par là où il a fini. Une volée de coups de crosse, c’est un point de vue, c’est clair, c’est cohérent ; à tout le moins c’est sincère. Mais je ne peux lui pardonner son indécision du début, ni cette générosité dont il a voulu se donner l’avantage, et qui n’était rien de plus que le reflet de son embarras.


Je serais injuste pourtant si je laissais pénétrer trop profondément dans les esprits l’impression que peut produire cette anecdote et si je prétendais insinuer que toutes les concessions que fait l’Allemagne au point de vue de l’adversaire, sont toujours uniquement apparentes et toujours suivies de réactions aussi brutales. Il y a une certaine chevalerie allemande que l’on méconnaît trop souvent et dont j’ai eu personnellement à me louer. L’Allemand aime dans certains cas à bien traiter son ennemi ; il l’estime quand il est courageux et il le lui dit ; il lui laisse volontiers son épée. Quand sont arrivés au camp les premiers prisonniers de Verdun, le feldwebel-leutnant qui devait les recevoir nous a déclaré à l’avance solennellement qu’il les considérait comme des « héros ». Sur le champ de bataille même, il est fréquent de voir un officier venir féliciter les prisonniers, les remercier presque de s’être bien battus. Il leur fera d’ailleurs de même de violents reproches, s’il juge que leur résistance a été insuffisante.