J’ai montré tout à l’heure comment ils affichaient leurs victoires, sans penser à vous donner du chagrin. Mais leurs défaites les taquinent aussi ; ils ont besoin d’en faire le récit, et principalement à ceux-là mêmes de qui ils les ont reçues. Combien de sentinelles ai-je vues, à qui nous ne demandions rien, nous poursuivre dans tous les coins pour nous raconter la belle, la magnifique pile qu’ils avaient remportée à la Fère-Champenoise ! C’était dans les débuts. Nous ne comprenions pas encore beaucoup d’allemand. Mais les gestes étaient d’une éloquence suffisante. Ils suggéraient les masses énormes de l’artillerie française, leur feu écrasant, et la fuite éperdue des Allemands. « Es war tüchtig da ! »[19] concluait l’un des narrateurs, avec une sorte de satisfaction pareille à celle du devoir accompli. Si l’on fût venu lui dire qu’il eût mieux fait de ne pas étaler de tels souvenirs devant un ennemi, il eût certainement ouvert de grands yeux : — Pourquoi donc ?
[19] « C’était fameux là-bas ! »
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Si vous voulez voir un Allemand dans l’embarras, observez-le quand il est obligé de porter un jugement moral. Que les circonstances lui demandent de se prononcer, de dire simplement si tel acte est bon ou mauvais : le voilà dans la plus cruelle perplexité. On sent son malaise à distance. C’est que sa conscience ne lui dit rien ; aucune indication n’en surgit. Il en est réduit à raisonner d’après ce qu’il sait, d’après ce qu’on lui a appris, d’après ce qu’il voit que les autres estiment ou condamnent.
De là, presque toujours, une certaine oscillation, un va-et-vient d’amplitude variable entre les pôles opposés de l’appréciation. D’abord une certaine générosité, des concessions au point de vue de l’adversaire, une liberté apparente dans la façon d’estimer sa conduite, une certaine bonne grâce à oublier qu’il est lui-même partie. L’Allemand reconnaît plus facilement que nous qu’il est possible qu’il n’ait pas raison. On en verra des exemples tout à l’heure.
Mais c’est surtout parce qu’il a tellement peur de se tromper ! En face d’une conception morale bien définie, d’une couleur bien nette donnée aux choses, d’un point de vue fixe, il commence toujours par se sentir déconcerté. Et son premier mouvement est de céder à cet être extraordinaire qui a l’air si sûr de ce qu’il avance. Rien ne l’intimide comme quelqu’un qui ne bronche pas. Si tout de même c’était cet autre qui tenait le bon bout !
Mais en général, à défaut d’autre avertissement, notre homme reçoit bientôt celui de son intérêt, qu’il allait oublier. Il se sent brusquement rappelé, tiré en arrière. Aussitôt une grande embardée en sens inverse ; un changement complet de vision et de procédés. Ce n’est plus un jugement, d’ailleurs, qu’il porte ; il y renonce, il envoie tout promener ; c’est trop difficile pour lui. Il agit simplement, comme son génie, là-dessus presque infaillible, lui enseigne qu’il faut agir. Et s’il est absolument nécessaire de doubler son acte d’un commentaire moral, d’une justification, eh bien ! il en chargera un fachmann[20]. Il doit bien y en avoir pour ça. N’y en a-t-il pas pour tout ? Il lui donnera les matériaux et le laissera se débrouiller. Ce qu’il trouvera sera toujours bien assez bon ! Pour l’importance que ça a !
[20] Un spécialiste.
Il y avait au camp une corvée dite de « paillassons ». Les prisonniers y fabriquaient de petits coussins en paille dont ils n’avaient jamais pu deviner l’usage. Un jour, un soupçon leur vint que c’était pour servir, dans les caissons d’artillerie, de tampons entre les obus. Avaient-ils tort ou raison ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils refusèrent de continuer le travail, prétextant qu’il avait un but militaire. Le commandant les fit tous rassembler — comme on pense, ils n’étaient pas sans inquiétude en allant au rendez-vous — et il les félicita. Il leur dit, en substance, qu’ils étaient de braves gens, que c’était en effet leur devoir de refuser un travail qui pouvait être utile à leurs ennemis et qu’on ne manquerait pas en France de les récompenser pour leur conduite quand elle serait connue. Nos gens, qui s’étaient attendus au tonnerre et à la foudre, revinrent stupéfaits, ravis, fiers d’eux-mêmes et presque attendris par tant de générosité.
Le lendemain, le commandant les convoqua à nouveau et leur dit :