Car, enfin, il ne faut pas l’oublier, ces éléments ont été réunis avant d’avoir été reconnus. L’esprit n’est pas allé les trouver chez eux, leur demander ce qu’ils étaient ; il n’a pas recueilli leur témoignage individuel ; il n’a pas daigné s’informer de leurs rapports naturels et de fait. Comment dès lors pourrait-il, en les organisant, tenir compte de ces rapports ? Comment pourrait-il modeler l’ordre qu’il va leur imposer sur leur ordre véritable ? Comment ne serait-il pas d’avance condamné à les froisser, à les vexer, à les navrer plus ou moins (en allemand on dit : lähmen) ? Du propre aveu de Natorp, le Zusammenstreben[90] de la Culture vers l’unité, est, par essence, différent de la simple généralisation. Il ne peut donc pas avoir cette délicatesse, cette légèreté, ce doigté, il ne peut pas avoir cette déférence et même cette docilité au particulier qui sont le propre de l’induction.

[90] Aspiration.

Fatalement, qu’elle le veuille ou non, la culture est un procédé despotique. Elle est le reflet très exact dans le domaine intellectuel du régime politique de l’Allemagne contemporaine. Dans le fond, plutôt qu’une manière de penser, elle est un mode de gouvernement des idées. Les idées sont ses sujettes et elle les traite comme telles. Elle n’est pas sur le même plan qu’elles ; elle les appelle, elle les pousse, elle les plie, elle les emploie ; elle nomme parmi elles des officiers, et qui sauront se faire obéir.

Oui, il y aura peut-être encore des différences entre elles, mais rien ne pourra nous garantir que ce sont encore les primitives, les véritables. Rien ne pourra nous donner l’assurance que nous sommes encore en présence de leur hiérarchie naturelle. Leur masse aura subi une trop forte pesée, une contrainte trop déformatrice, l’action d’une trop formidable machine. Trop de volonté aura été mélangé à l’intelligence qui les considérait. Qu’elle l’ait ou non voulu, la culture aura ressemblé de trop près à l’esprit d’organisation.

Et en effet, penser n’est pas pour l’Allemand une opération qui ait sa fin en soi. Pour lui, tout ne se termine pas à savoir, à comprendre. Les idées ne sont en aucun cas le dernier port où il veuille toucher. S’il tient à les dominer, c’est parce qu’il a l’intention de les dépasser. Il est temps d’insister sur ce point qui est, à mon avis, d’une gravité capitale et pour lequel nous avons déjà des aveux très importants de Natorp.

IV
L’IMPUISSANCE A LA CONTEMPLATION

Rappelons-nous, entassons ici toutes les phrases où notre philosophe fait allusion à ce qu’il y a dans l’esprit allemand de tendance au dépassement, au franchissement et à l’infinité. A l’en croire, « l’esprit de la culture allemande », au lieu de s’enfermer dans la double opération de la généralisation et de la particularisation, comme dans un manège où l’on tourne en rond, « aspire à la dépasser, et n’y aspire pas seulement, mais la dépasse en réalité ». — Ailleurs, la tâche qui s’offre à la culture est représentée comme infinie, comme irréalisable dans sa totalité, comme à jamais inaccessible, mais par là même comme profondément appropriée au génie allemand qui « aime le regard dans les lointains éternels et qui sent son instinct d’activité le plus intime s’éveiller dans ce regard ». — L’Allemand éprouve des élancements passionnés, quand l’alouette, au plus haut des cieux, « chante sa fuyante chanson ». — Toutes ses œuvres portent l’empreinte de l’infini. — Ailleurs encore, la Conscience confondue avec la Vie apparaît comme une sorte de « dépassement éternellement constant » (ewig stetiger Uebergang), comme un progrès que rien n’arrête.

Ainsi s’indique le penchant de la pensée allemande à sortir d’elle-même, à déborder pour ainsi dire son propre objet. Et, ainsi, du même coup, se déclare ce qu’on pourrait appeler d’après Kant son hétéronomie spontanée.

Car sans doute, au premier regard, cette ouverture sur l’infini dont elle se fait gloire peut être prise pour le signe de sa parfaite liberté et pour le mouvement même de son indépendance. On peut la croire orientée vers les objets éternels ; on peut croire qu’elle ne s’emporte au delà de ses limites que pour atteindre aux suprêmes Idées. Et en effet, elle a été, dans le passé, capable de spéculation désintéressée ; elle a eu, elle aussi à son heure, une tournure contemplative ; elle a su élever des monuments théorétiques, dont il faudrait être fou pour nier la grandeur.

Mais ici, par toutes les formules de Natorp que nous venons de rappeler, c’est seulement sa servitude, sa soumission à une loi étrangère, qui est définie. Car cet infini vers lequel elle est tournée, à la poursuite duquel elle s’élance sans tenir compte d’aucune barrière, est après tout quelque chose de fort vague, et qui par suite risque de se voir, par le premier venu, dangereusement précisé. Supposez qu’à sa place l’idée vienne à quelqu’un de mettre quelque fin mieux déterminée. L’habitude qu’a prise la pensée de regarder toujours plus loin, son incapacité à s’en tenir à ce qu’elle touche vont la dévouer tout entière, et sans qu’elle puisse esquisser la moindre défense, à cette nouvelle destination. De la parfaite indétermination dont elle est si fière à son utilisation la plus spéciale, la plus brutale, il n’y a qu’un pas. Un pas que rien ne peut la préserver de franchir, une sorte de précipice auquel elle s’est mise elle-même hors d’état d’échapper.