Au fond, pour la pensée en général, il n’y a d’autonomie possible que dans un entier asservissement à son objet. Elle ne peut se dégager de celui-ci que pour entrer dans un esclavage cent fois pire. Elle ne peut devenir dépassante sans devenir du même coup employable, sans tomber sous la coupe de l’Utile.

En fait les Allemands d’aujourd’hui ne savent plus penser sans condition. Ou mieux ils ne pensent plus que des conditions. (On pourrait s’amuser à dire que leur esprit est entré en condition.)

Et si l’on prétend que c’est là une affirmation en l’air et dont la malveillance ne s’étaie d’aucune preuve, si l’on objecte que je force les formules de Natorp, que je les rends arbitrairement pendables, je demanderai la permission de transcrire à nouveau la phrase qui suit presque immédiatement le passage où notre auteur insiste justement sur le caractère infini des buts poursuivis par la pensée allemande. La voici dans toute sa tranquillité : « Ainsi ce qui est pour les autres le Tout n’est pour nous qu’un élément subordonné, employé au service d’autre chose, et qui conditionne simplement de l’extérieur cet objet d’une autre essence que nous gardons devant les yeux comme un objet qui n’est certainement pas accessible au sens commun du mot. (Darum ist, was den Andern das Ganze, uns etwas Untergeordnetes, nur Dienendes…) »

Il est impossible, je crois, d’étaler une plus placide inconscience. Il y a ici un cynisme candide, beaucoup plus effrayant que celui des carnets de route que nos premiers envahisseurs ont laissé tomber entre nos mains. Je l’avoue, je ne puis rester tout à fait de sang-froid devant ces deux petits mots, si audacieusement avancés : « nur Dienendes ». C’est plus horrible encore que le « nichts steht für sich ». Ainsi — c’est eux qui le disent — une idée n’est rien que de « servant », elle est une pierre d’attente ; tout son sens, c’est de permettre autre chose, d’aider à atteindre ce but qu’une pudique définition nous présente simplement comme quelque chose de « wesentlich Andre »[91].

[91] « D’essentiellement autre. »

Et si l’on me reproche de m’échauffer trop vite, si l’on prétend qu’il n’est pas question, dans le texte que j’incrimine, de la pensée et que le « Ganze » des autres races qui devient « nur Dienendes » pour l’Allemand n’est rien d’aussi défini que je veux bien le dire, il me suffit, répondrai-je, pour déclencher mon indignation, du rapport qu’établit Natorp ; c’est assez de l’équation qu’il pose. Point n’est besoin d’en réaliser les termes. En elle-même elle est assez révélatrice. Il me suffit de savoir que ce qui nous apparaît à nous comme propre à terminer notre effort, que ce qui vient nous apporter le double sentiment de la totalité et de la satisfaction, dans quelque ordre que ce soit, n’est pour l’Allemand qu’un commencement, que le commencement de quelque chose de « wesentlich Andre », qu’un instrument pour des opérations dont la nature importe peu, dont c’est déjà bien assez monstrueux d’apprendre qu’elles seront ultérieures. Nous avons ici, sans même avoir besoin de serrer les mots de plus près qu’ils ne veulent l’être, la définition d’une mentalité absolument nouvelle, et contre laquelle ce que je peux dire après tout de plus décisif, c’est que je la déteste. Nous avons la définition de la mentalité « conditionnelle », de l’esprit d’universelle subordination. Nous touchons l’impuissance au gratuit, l’impuissance à accepter qu’une chose puisse n’avoir aucune autre raison qu’elle-même, le refus de reconnaître l’existence comme une valeur en soi. Nous touchons le besoin de ne pas laisser les choses comme elles sont, l’esprit de tracasserie et de mise en système, la rage de faire au lieu de constater, d’organiser au lieu de voir. C’est encore bien plus grave que la simple incapacité à penser purement et absolument.

Et, j’y reviens, ça la comprend. Oui, j’ai bien dit, la pensée allemande est parvenue, de nos jours, à une radicale impuissance théorétique. Elle ne sait plus se placer en face de rien dans l’attitude de la contemplation. Le pire est qu’elle continue de se donner tous les airs du désintéressement spéculatif le plus scrupuleux. Mais, sous ces dehors, elle se laisse entièrement mener par les préoccupations pratiques. Elle est tout entière utile ; elle est « nur dienende » à un degré dont on ne saurait assez s’émerveiller. Elle ne heurte, elle ne trouve que ce qui peut servir ; et elle s’avance ainsi, d’un pas à la fois sûr et aveugle, flairant bassement, reconnaissant au fur et à mesure le chemin le plus « intéressant ». Certes, il n’est pas besoin de l’embaucher du dehors, ni de la suborner ; d’elle-même elle présente le cou, d’elle-même elle s’engage, — et je veux dire à la fois qu’elle s’enrôle comme le premier petit jeune homme venu, en proie à la bonne volonté, et qu’elle se laisse prendre la tête comme une poutre dans une charpente : jamais plus elle ne la relèvera.

On peut constater presque expérimentalement cette impuissance de la pensée allemande à rien concevoir d’indépendant ni d’en-soi. Il suffit de la voir fonctionner pour la voir s’employer. Tous les objets qu’elle touche prennent aussitôt une destination. Quelquefois cette appropriation est si sournoise qu’elle est à peine saisissable. Mais nous autres Français, nous la reconnaissons toujours aux impatiences, à la haine qu’elle nous donne. Même sans savoir quoi, nous sentons qu’il y a quelque chose là-dedans qui ne va pas, ou plutôt qui va trop bien. Cette pertinence trop continue nous agace, avant même que nous ayons aperçu où l’on veut nous mener.

Quand je relis les articles de Natorp, ce qui m’y frappe peut-être le plus, c’est leur direction, c’est l’infaillibilité de leur itinéraire. Cela court, cela fait des méandres, cela peut même avoir l’air de s’arrêter ; l’auteur se paie parfois le luxe d’hésiter, de nous montrer des carrefours. Mais ils ne sont peints qu’en trompe-l’œil ; c’est du camouflage ; n’ayez pas peur qu’il oublie son chemin ; il sait qu’il doit aboutir, et où. Il ne dit rien pour rien. Toute sa pensée aspire, « strebt », comme il s’en vanterait lui-même ; l’intention y circule comme une sève : il faut montrer l’Allemagne au premier rang de la hiérarchie « culturelle », il faut justifier, sanctifier sa cause, il faut lui forger une mission ; toutes les idées qu’il accueille, quel qu’en soit le fil, coulent en réalité vers ce lit, épousent d’avance ce thalweg. Une profonde et souple soumission les anime ; elles ont leur pôle et dès leur naissance elles le reconnaissent et le révèrent.

— Eh ! va-t-on dire, un tel dévouement (une telle Hingabe) n’est-il pas l’effet de la guerre sur tous les esprits, à quelque race qu’ils appartiennent ? Vous avez vous-même confessé combien elle était d’essence préoccupante et qu’elle ne laissait le choix aux intelligences les plus libres qu’entre des gravitations opposées. Nos philosophes n’ont-ils pas, exactement comme Natorp, mis leur pensée au service de la patrie ?