— Sans doute, mais chez eux ce fut justement un effet de la guerre. Ce sont gens que la guerre a mis hors d’eux-mêmes, a chassés de leur maison ; eux aussi, en un sens, ils sont des « réfugiés ». Au contraire, il faut admirer et détester combien le tour pratique donné par Natorp à sa réflexion est naturel. Il n’a même pas eu à le lui donner ; elle l’avait déjà ; cette serviabilité, c’était son allure spontanée. Oui, ce que je ne puis voir sans dégoût dans son élucubration, c’est combien elle lui est facile, quel peu de peine elle lui coûte, combien elle est dans ses habitudes, combien c’est déjà comme ça qu’il eût pensé, même s’il eût été libre de penser autrement. Ce qui chez nous est maladie, chez lui est constitutionnel. Quand il se livre à son petit travail de subordination, quand il déploie cette hypocrite longueur de vue que nous décelions tout à l’heure dans son étude, on sent qu’il est en plein dans sa voie, qu’il continue sans effort son œuvre de paix. Oui, la pensée allemande est aujourd’hui entièrement utilitaire, et avec une ingénuité telle, qu’il faut craindre qu’elle ne puisse plus guérir.


Un signe de la profondeur à laquelle elle est atteinte nous est fourni par la façon dont Natorp interprète Platon. On y voit apparaître à plein la difficulté où il est de comprendre, de soupçonner même l’existence du point de vue théorétique.

Platon n’est pas mon dieu, je l’avoue. Je me sens trop Occidental pour subir à fond cette pensée si fortement modelée par l’Orient. Je le trouve dans bien des cas étrangement sophiste ; son Socrate m’agace souvent ; je ne puis m’empêcher de voir que les mots jouent chez lui un rôle parfois exorbitant ; il se laisse non seulement conduire, mais encore désorienter par eux de la plus étrange façon ; il prend toutes leurs différences, toutes leurs ressemblances pour des absolus ; il ne surmonte que très difficilement l’obstacle de premier plan qu’ils forment souvent pour la pensée ; quand il y arrive, c’est par une série de « tours », grâce à une prestidigitation que j’avoue ne pouvoir suivre sans ennui. Il n’a pas une manière assez franche, assez vive, assez directe pour mon goût de prendre les idées. Il est un peu trop adroit, un peu trop souple, un peu trop « grec » au sens défavorable du mot. Mais enfin, il n’est pas permis de contester qu’il soit un grand « théoricien », un de ceux qui ont le plus contribué à développer les parties contemplatives de l’intelligence. Je n’ignore pas qu’avec un peu d’habileté on peut faire apparaître toutes ses préoccupations comme subordonnées à un souci politique et moral. Tout de même, il reste que Platon a conçu les Idées comme essentiellement immobiles et qu’il en a fait le terme définitif, l’objet absolument satisfaisant de notre pensée. Dans le passage même du Banquet, où Natorp s’échine à trouver la première définition de la culture, Platon expose la théorie du désintéressement progressif de l’intelligence et aboutit à décrire, sur un mode quasi mystique, son ravissement suprême, son absorption dans la Beauté de soi. Il donne le dessin d’un mouvement qui, toutes proportions et toutes différences gardées, fait penser à l’ascension intérieure, à la lente montée à travers les châteaux de l’âme, à l’union de plus en plus intime avec Dieu, que sainte Thérèse a plus tard si magnifiquement analysées. Dans toute la littérature philosophique, je connais peu de pages qui puissent donner au même degré l’impression du détachement, de l’arrachement au monde sensible, de la croissante solitude de l’esprit : « De la sphère de l’action, il devra passer à celle de l’intelligence »[92], écrit exactement Platon. Et plus loin : « Le vrai chemin de l’amour… c’est de commencer par les beautés d’ici-bas, et, les yeux attachés à la beauté suprême, de s’y élever sans cesse en passant pour ainsi dire par tous les degrés de l’échelle, d’un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu’à ce que, de connaissances en connaissances, on arrive à la connaissance par excellence, qui n’a d’autre objet que le Beau lui-même et qu’on finisse par le connaître tel qu’il est en soi »[93].

[92] Le Banquet, Œuvres Complètes de Platon. Trad. Victor Cousin, t. VI, p. 315.

[93] Page 317.

Or, rappelons-nous comment Natorp commente ce passage : « La philosophie, telle qu’elle est ici décrite, n’est rien d’autre, prétend-il… que l’effort pour ramener tout le divers à une loi dernière, extérieure à l’Espace et au Temps, laquelle pourtant reste en même temps constamment en relation avec le développement dans le Temps et dans l’Espace, car le but de l’Amour (c’est-à-dire de la tendance vers l’Unité) n’est pas la seule contemplation du Beau (de l’Unité elle-même) — mais la procréation dans le Beau, — la création de culture, dirions-nous (sondern das Erzeugen im Schönen — das Kulturschaffen, würden wir sagen). »

Ne sent-on pas tout de suite la fausseté de l’écho ? Il y a entre les deux passages, quand on les touche l’un après l’autre, une différence de son que l’oreille la moins exercée ne peut manquer de percevoir. Je n’insinue pas du tout que Natorp trahit de parti pris son modèle. Mais c’est bien pire. Sans le vouloir, sans même s’en apercevoir, en tâchant simplement de le reproduire, il le déforme, il le rabaisse, il lui communique je ne sais quoi d’intéressé, de préoccupé, de volontaire. Au lieu de cette sensation de dégagement et de libération qu’on éprouve en lisant Platon, on se sent dès qu’il parle, par on ne sait trop quoi, ramené, ré-enchaîné, remis au pas.

Et en effet, car cette impression peut se raisonner, à peine a-t-il, en compagnie du maître, aidé la Conscience à se hausser jusqu’à l’Absolu, qu’il pense à l’en précipiter, à la remettre en contact avec « le développement dans le Temps et dans l’Espace », avec le devenir. Admirez comme il est pressé de retrouver ce sol de la création, du schaffen, qui est le seul ferme pour lui. Impossibilité de comprendre qu’on puisse en rester au Beau, à l’Unité, aux Idées éternelles. « S’gibt nicht ! »[94] « Ça n’est pas admissible, ça n’est pas permis ! » Il nie qu’il y ait là une plate-forme où l’on puisse se tenir ; de gré ou de force il faudra que Platon, sous la conduite de Natorp cette fois, revienne trouver le Temps et l’Espace, pour y « faire » quelque chose, pour y produire, pour y travailler à « l’augmentation de la production ».

[94] Mot à mot : « Il n’y a pas ! »