Et sans doute, je vois bien dans quel passage du Banquet Natorp croit trouver le droit d’intervenir, et dans ce sens. Le voici : « Par conséquent, Socrate, l’objet de l’amour, ce n’est pas la Beauté, comme tu l’imagines. — Et qu’est-ce donc ? — C’est la génération et la production dans la Beauté ?[95] De là procède directement, et, semble-t-il, légitimement, l’Erzeugen im Schönen qui peut à son tour, légèrement élargi, donner naissance au Kulturschaffen. — Oui, mais il faut voir aussi où se placent ces trois lignes, leur rapport de situation avec le passage principal que Natorp étudie et auquel il prétend les incorporer. Or elles lui sont tout simplement de dix pages antérieures ; elles viennent à un moment de son développement où Platon traite encore de l’amour physique, ou tout au plus sentimental. Elles se présentent bien avant qu’il ait abordé même le pied de ce majestueux escalier dont nous lui avons vu gravir ensuite pas à pas tous les degrés. Il est donc absolument abusif d’en faire l’application à la forme supérieure de l’Amour et de s’en servir pour démontrer que sa fin dernière est d’ordre pratique. Rien, dans ces trois lignes, ne peut valablement indiquer que l’amour des Idées ait son terme dans l’action.

[95] Page 305.

L’usage qu’en fait Natorp est d’autant plus indélicat que Platon ne lui a pas laissé le droit d’en étendre ainsi la portée. Tout au contraire, au moment où il en vient à l’amour des Idées, il prend bien soin de rectifier sa formule et de définir aussi exactement que possible ce qui formera l’équivalent de cette « procréation dans le Beau », qui accompagne et termine l’amour ordinaire. Et voici comment il s’exprime : « N’est-ce pas seulement en contemplant la Beauté éternelle avec le seul organe par lequel elle soit visible, qu’il pourra y enfanter et y produire, non des images de vertu, parce que ce n’est pas à des images qu’il s’attache, mais des vertus réelles et vraies, parce que c’est la vérité seule qu’il aime ? Or, c’est à celui qui enfante la véritable vertu et qui la nourrit qu’il appartient d’être chéri de Dieu ; c’est à lui plus qu’à tout autre homme qu’il appartient d’être immortel »[96]. Voilà donc de quel genre de « production » se couronne, d’après Platon, la connaissance de l’Absolu. Entre elle et le Kulturschaffen dont parle Natorp, la différence est sensible. Je crois en effet que tous les interprètes de Platon sont d’accord pour comprendre ici sa pensée dans ce sens, que la contemplation de l’Idée suprême enfantera presque automatiquement dans l’âme du contemplateur, y déposera les vertus les plus élevées et les plus réelles. C’est en somme la réaction morale de la connaissance pure sur le sujet qui est ici décrite. Mais avec son Kulturschaffen Natorp entend bien autre chose : il introduit une idée de création extérieure, dont le vague même implique l’étendue, il passe subrepticement de la morale à la technique. De cette extase de l’intelligence où Platon croit voir les sources véritables de la perfection intérieure, il prétend, lui, faire sortir tout un déploiement d’activité positive et pratique, qui pourra comprendre aussi bien l’initiative pédagogique que la fabrication industrielle, aussi bien l’élucubration littéraire que la fondation d’hôpitaux. Ne nous y trompons pas, le Kulturschaffen c’est ce prosélytisme social, ce sont ces vastes entreprises mi-artistiques, mi-rémunératrices, ce sont ces usines à forme de cathédrales, c’est cette maligne législation ouvrière, que l’Allemagne contemporaine enfante en effet avec une si copieuse facilité. Voilà tout ce qui, sous la baguette de Natorp, se met en fait, encore que secrètement, à découler de l’apothéose métaphysico-morale du Banquet. Je trouve le prodige assez remarquable, et il n’en est pas en tous cas qui puisse mieux nous renseigner sur l’essence et sur la direction de la mentalité allemande d’aujourd’hui !

[96] Page 320.

Faisons bien attention. Je ne dis pas que la falsification dont Natorp, à mon sens, se rend coupable, soit énorme. C’est un coup de pouce simplement qu’il donne à la doctrine platonicienne. Peut-être même son érudition lui fournirait-elle des textes en abondance pour imprimer de la vraisemblance à son interprétation. Il n’est pas si loin de son original qu’il ne puisse maintenir les dehors d’une parfaite coïncidence avec lui. Mais c’est justement à ce quelque chose d’imperceptible, qui malgré tout l’en sépare, que j’en ai. Plus l’écart est petit et plus il m’est odieux. J’aimerais mieux une franche et ouverte trahison. Tout plutôt que cette déviation insensible — involontaire, je le veux bien — contre laquelle on ne sait à quel moment se gendarmer, à laquelle on ne sait comment parer. Tout, plutôt que ces sournois arrangements de textes, tout, plutôt que ces appels qu’ils se lancent les uns aux autres dans l’esprit du commentateur, et que cette aimantation réciproque, que ces services qu’ils se rendent en cachette, contre le gré de leur auteur. Tout, plutôt que cette orientation pragmatique donnée « en douce » aux idées.

V
AU LIEU DE L’INTELLIGENCE, LE DEVOIR

La pensée allemande est devenue impuissante à ce qui semble pourtant la plus facile des opérations, puisque ce n’en est même pas une, mais une « passion » plutôt : à recevoir les idées. Le monde extérieur aura beau chanter tout ce qu’il voudra : elle ne lui prête pas audience. Tous les phénomènes pourront se produire : elle n’a pas de surface réfléchissante, elle ne forme pas en face d’eux plaque sensible. Aux moments les plus solennels, en présence des accidents qui commandent le plus rigoureusement le silence et l’attention, elle continue son petit travail, elle ne cesse pas de s’occuper et de construire. Les choses qui tombent en elle de l’extérieur sont prises aussitôt dans son mouvement et, comme transportées le long d’une chaîne sans fin, deviennent des matériaux pour l’édifice qu’elle bâtit. Elle est incapable de rien concevoir autrement qu’en développement.

Au fond, pour elle, il n’y a plus d’idées proprement dites, plus d’images (Εἴδη) des choses. Plus de concepts : elle ne sait plus se livrer à ce patient travail de distillation et d’accumulation, pareil à l’industrie des abeilles, qui leur donne naissance, elle ne sait plus former de ces cellules délicates, où l’expérience se retrouve sous sa forme essentielle et concentrée. Le Begriff[97] ne l’intéresse plus ; elle ne s’entend plus à begreifen, à saisir le divers et à le retenir entre ses pinces, — ni même simplement à « saisir », au sens où l’on dit : « Avez-vous saisi ? »

[97] Le concept.

La preuve en est qu’elle n’emploie plus le mot. Natorp n’écrit pas : « Deutschland stellt gegen… den Begriff der « Zivilisation » als höher den der Kultur »[98]. Sans y penser, tout naturellement, il écrit un autre mot : « die Forderung der Zivilisation »[99], à laquelle il oppose « die Forderung der Kultur »[100]. Ainsi non pas l’idée, mais l’exigence de la culture. La culture n’est pas une notion qu’on puisse définir, elle est une invitation, un appel, une injonction. On ne comprendra ce qu’elle est qu’en la réalisant. L’esprit ne saurait l’embrasser ; simplement, elle est quelque chose qui lui est demandé, ou plutôt qui est demandé à la volonté. Plutôt qu’elle ne se propose, elle s’impose. Plutôt qu’elle ne se découvre, elle se fait sentir, elle prélève sa part, comme le soleil, à travers les nuages, pompe tout de même, à la surface de la terre, ce qui lui revient d’humidité.