[107] Es trifft zu ! = C’est ça ! — Es trifft nicht zu ! = Ce n’est pas ça ! C’est inexact !

L’Allemand est barbare encore en ceci, qu’il ne voit pas ce qu’il y a d’irrémédiable dans l’excellence, tout ce qu’elle empêche, tout ce dont elle dispense, l’impossibilité de faire mieux. Il est barbare non pas comme les Huns, dont je persiste à penser qu’il n’a pas la spontanéité dévastatrice, l’entrain au meurtre et au ravage, mais en ce sens, tout de même assez voisin, qu’il a, au spirituel, l’instinct de continuation, de débordement et d’invasion, en ce sens qu’il franchit au hasard toutes les frontières, qu’il poursuit à l’infini toutes ses idées, qu’il augmente par simple voie d’addition toutes ses capacités, sans que rien jamais de vortrefflich, soit dans les choses, soit en lui-même, lui vienne être une raison suffisante de s’arrêter.

L’Allemand est barbare en ce qu’il ne rencontre en lui-même ni certitudes, ni obligations. Il a beau voyager à l’intérieur de son esprit, il a beau pousser dans tous les sens : dans aucun il ne se produit de résistance qu’en avançant il sente croître, tout reste possible et mouvant. Au fond, s’il ne reconnaît pas l’excellent hors de lui, c’est parce qu’il n’en découvre pas en lui les conditions. Il est barbare en ceci, qu’il est dans une perpétuelle migration intellectuelle.

Certes, il est capable de bien des choses et nous avons même dit : de tout. Encore une fois, il est tout désigné, sinon pour produire, tout au moins pour amener du nouveau. On peut fort bien imaginer que par ses soins, j’allais dire par son agitation, le monde arrive à revêtir une organisation inédite. Mais qu’il a bien raison de refuser d’avance pour elle le titre de civilisation ! Comme en effet ce serait bien autre chose qu’une civilisation !

Pour qu’il y ait civilisation, si nouvelle, si « moderne », si « renversante » qu’on la suppose, il faut qu’il y ait, dans la masse même de la société, un certain goût préalable de ce qui est « bien », au sens le plus général du mot, et une certaine volonté bien arrêtée de s’y tenir. Sans doute on pourra se tromper dans l’appréciation de ce « bien », il pourra se faire qu’on choisisse des valeurs contestables. Du moins, elles seront nettement aperçues et fermement préférées. Pour qu’il y ait civilisation, il faut avant tout qu’il y ait préférence et révérence, et qu’elles soient définitives.

Dans l’ordre social qu’inaugureraient les Allemands, sans doute une inflexible discipline matérielle régnerait qu’il serait fou de songer à enfreindre. Certes, on ne se gourmerait pas dans les rues ; cela deviendrait même probablement un impossible, un invraisemblable dérèglement. Mais sous cette enveloppe rigide, on serait en pleine barbarie et en pleine anarchie. Les esprits verraient s’effacer en eux les distinctions patientes, toutes les précisions et toutes les nuances que les âges leur ont apprises. Les limites qu’ils sont arrivés, à force d’attention, à déterminer, s’écarteraient devant eux comme par enchantement, leur laissant un champ détestable pour des ébats décourageants. Une inconsistance générale se déclarerait autour d’eux. Jamais ils n’auraient été plus libres. Toutes les conceptions leur seraient permises. Mais une fois réalisées, elles porteraient toutes la tare de leur facilité. Je vois très bien ce qui arriverait, par exemple, dans l’ordre esthétique. Au lieu de ce passage étroit et vertigineux, de cette crête qu’il ne faut pas manquer, de cette gorge de la nécessité qui conduisent à l’œuvre d’art authentique, on aurait un vaste terrain où l’on pourrait faire des expériences, construire de front toute une ribambelle d’édifices. Avec le sentiment de l’excellence, auraient disparu celui de la nécessité, celui même de la direction. Tout s’entrecroiserait, tout se confondrait, tout redescendrait peu à peu, d’abord dans le domaine spirituel, et forcément ensuite dans le domaine matériel, à cet état d’indistinction, d’homogénéité et de chaos, d’où l’effort et d’où surtout le discernement des grands génies nous ont à la longue tirés. Nous retomberions à cette barbarie par excellence que fut la nébuleuse.

Natorp reprend dans son essai une phrase dont se gargarisent avec une complaisante volupté les intellectuels pangermanistes : Der Tag des Deutschen soll die Ernte der ganzen Zeit sein[108]. D’après moi, ça veut dire : Si jamais le malheur voulait que vînt « le jour de l’Allemand », la moisson serait vite faite : tout ce que les siècles ont fait pousser de définitions serait fauché en un instant.

[108] « Le jour de l’Allemand sera la moisson du Temps tout entier. »

Natorp fait encore allusion à cette devise, fort répandue dans les cercles allemands où l’on croit devoir saupoudrer l’impérialisme d’un peu de mystique :

An dem deutschen Wesen