Soll die Welt genesen[109].

[109] « Au contact de l’âme allemande, le monde doit guérir. »

Et c’est fort bien. Mais je vais vous dire, moi, de quoi seulement le monde a chance de guérir au contact de l’âme allemande : c’est de sa faculté de pénétration, c’est de son sentiment de l’excellence et de sa volonté d’y obéir, c’est de son intelligence et de sa constance, c’est de sa pointe et de sa fidélité, c’est, en un mot, de sa civilisation. Si ce sont bien là les maladies dont il souffre, en effet, il n’a qu’à se mettre une peau d’Allemand toute chaude sur les épaules : il sera bien vite débarrassé.


Je me rends trop bien compte de l’effet que nous produisons, nous Français, sur les Allemands. De tout ce que je viens de leur reprocher, ils ne feraient sans doute que rire. « Vous êtes beaucoup trop empêtrés, nous diraient-ils. Vous vous laissez paralyser par tout ce que vous avez une fois aperçu. Vous ne connaissez que l’obligation du passé, et nous, peut-être en effet, nous ne connaissons que celle de l’avenir. Regardez-vous donc : vous êtes tout emmaillotés de contraintes, vous êtes liés de mille bandelettes, vous êtes des momies déjà. » Ils ont pitié de nous, sincèrement. Ils plaignent notre beau génie, captif de ses propres découvertes. Au besoin, si nous le permettions, ils nous viendraient en aide, ils couperaient les cordes qui nous retiennent, ils seraient tout contents de nous voir enfin marcher.

Il est inutile de nous dissimuler que nous ne sommes nullement un peuple progressiste. Il nous manque je ne sais quelle souplesse des articulations. Nous avons la croissance difficile. Nous sommes un peu « encroûtés », comme on dit. Le passé nous tient et nous commande. Le passé a chez nous sur les âmes, à quelque nuance qu’elles appartiennent, un pouvoir qu’on ne lui connaît nulle part ailleurs. On s’en rend compte à la difficulté qu’éprouvent nos politiciens dits « avancés » à suivre une ligne de conduite vraiment nouvelle et originale ; ils ne savent la composer que de pièces et de morceaux, ils ne progressent qu’en sautant d’une ornière dans l’autre. Et comme ils restent de mœurs réactionnaires ! Les plus hardis ne se sentent à l’aise que quand ils se sont créé une tradition, que quand ils ont enfin une autorité à laquelle se référer. Que deviendraient nos socialistes s’ils n’avaient pas Jaurès derrière eux, comme une espèce d’Aristote ou de Saint Thomas d’Aquin ?

C’est vrai que notre pénétration même nous paralyse. Tout ce que nous voyons nous arrête. Comme je l’ai déjà dit, nous avons trop de penchant à trop vite nous fixer. — En politique, nous sommes d’une lenteur désespérante. Chaque progrès même que nous faisons nous devient aussitôt une raison de ne plus avancer ; nous l’entourons d’abord d’une véritable religion et d’un culte infini : il est encensé, au lieu d’être continué. Et il faut attendre qu’il soit devenu une insupportable survivance pour que nous nous décidions à le dépasser, à faire un pas de plus. Quoi de plus amusant que la façon dont nous restons cramponnés aux Droits de l’Homme ! Les Allemands en font des gorges chaudes, et je ne veux pas du tout insinuer qu’ils aient raison ni que la fameuse Déclaration soit à mettre au panier. Mais enfin, elle n’est pas le dernier mot de tout. Et nous voyons déjà se lever en foule des problèmes qu’elle sera impuissante à résoudre.

C’est un fait que nous n’avançons que difficilement, qu’au prix de nombreux à-coups. Notre machine est un peu poussive et rouillée. Elle n’a pas ces longues bielles neuves qui tournent douillettement et silencieusement dans l’huile et dont chaque foulée fait faire tant de chemin.

Mais il faut dire résolument : Tant pis ! On ne peut pas avoir toutes les vertus. Et nous manquerions à la première de toutes, qui est la modestie, si nous nous imaginions en avoir réalisé le trust. Non, nous n’avons pas toutes les vertus. Il nous manque la vertu évolutive, la faculté de transformation. Mais nous savons, nous tenons, nous touchons. Nous touchons le commencement de tout. Notre rôle est de voir les choses comme elles sont. Toute réalité entre nos mains se décompose en ses éléments vraiment premiers. Nous descendons, nous explorons, nous repérons. Et nous gardons. Si trop souvent, dans le domaine pratique, nous nous obstinons à conserver ce qui n’a pas besoin de l’être, nous protégeons du même coup tout ce qui, dans le domaine intellectuel, doit ne en effet jamais être abandonné, ou surmonté. Nous nous opposons à toute Ueberholung[110]. Ayant su reconnaître dans tous les ordres ce qu’il y a d’« excellent », par notre seule attitude, nous le rappelons très sévèrement à l’humanité tout entière. O ma France maladroite, tellement moins « en avance » que tu ne te crois, si peu « à la coule », si dangereusement même, à bien des points de vue, dépassée, ô ma France menacée, mais heureusement aussi, secourue (comme on prend le bras à quelqu’un de cher et de fatigué), je t’aime, parce que rien ne peut te faire oublier ce qui ne doit pas être oublié. Je t’aime, parce que tu maintiens, en dépit de tout, le contact avec les choses qui ne bougent pas. Je t’aime, parce que tu ne fais rien du tout peut-être que d’empêcher et de punir les excès de vitesse, les virages sur deux roues. Je t’aime, parce que tu ne prends pas pour un lest dont on puisse au premier besoin se débarrasser, toutes les exactitudes de l’esprit.

[110] Dépassement, franchissement.