C’est aussi le sens du : Dieser unser Krieg, dont je prie, en passant, qu’on veuille bien recueillir l’aveu. « Cette guerre qui est la nôtre, qui est notre guerre… », c’est-à-dire : cette guerre à laquelle nous avons confié notre néant pour qu’elle tâche d’en faire quelque chose, pour qu’elle oblige l’univers à y croire comme à quelque chose.
Et, en effet, il ne leur a pas fallu moins de plusieurs millions de soldats, il ne leur a pas fallu moins de cinq ou six invasions plus ou moins réussies, pour nous décider à les regarder, à les étudier, à les comprendre. Je déclare qu’ils ont eu grandement raison de me tirer les quelques milliers d’obus dont ils m’ont fait l’honneur et de me faire prisonnier. Ils avaient vu juste. C’était bien en effet le seul moyen qu’ils eussent de me faire lire Natorp.
Je demande la permission de dire que je trouve leur situation parfaitement pathétique. Surtout vis-à-vis de nous autres Français. Ils sont en face de nous comme un amant qui n’a rien pour se faire aimer. Que n’ont-ils pas inventé pour nous séduire, nous, leurs premiers prisonniers ? Mais il y avait ce vide toujours en eux, où quoi puiser ? Au moment même de leur plus grand et de leur plus sincère effort pour nous plaire, au moment où peut-être ils allaient nous « avoir », il se faisait sentir par je ne sais quel petit oubli ridicule, par je ne sais quelle imperceptible, mais irréparable insuffisance. Que leur restait-il dès lors à employer, sinon le streng Arrest[115], et l’Anbindenstrafe[116] ?
[115] Arrêts de rigueur.
[116] Punition du poteau.
Les obus qui sont tombés sur Paris, ce n’étaient aussi que des Ersätze[117], les Ersätze de ces grâces qu’ils eussent voulu déployer devant nous et qu’ils n’avaient pas. Ils les envoyaient à travers les airs pour nous conseiller vivement de faire enfin attention à leur décourageante, à leur fastidieuse innocence.
[117] Succédanés, substituts.
Et la jeunesse des Allemands emportait, d’une autre façon encore, la guerre. Le combat (der Streit) est bien, comme le disait Héraclite, le père de toute chose, « en ce sens que c’est lui qui éveille les forces qui sommeillaient ou qui naissaient à peine dans le sein créateur de l’humanité et qui les contraint à créer, à se créer elles-mêmes au monde (zum Sichanlichtschaffen) ».
Non pas peut-être chez tous, mais chez les plus conscients, chez les plus inquiets de ces uhlans et de ces hussards qui dégringolaient sur nous, chez cet officier peut-être, si beau, si jeune, si droit sous son long bonnet de fourrure, que je me rappelle avoir tout à coup rencontré en tête de son peloton, à un détour du chemin, il y avait certainement aussi cette préoccupation, cette attente : « Enfin, nous allons savoir ce que nous sommes ! »
Il leur fallait la guerre pour « se créer eux-mêmes au monde ». Ils en ont attendu une révélation sur leur propre réalité. Ils se sont dit : « Peut-être qu’en mettant tout à feu et à sang, nous forcerons enfin cet inerte secret que nous portons en nous, comme une pierre, peut-être obtiendrons-nous qu’il se change en quelque chose. »