Ils se sont précipités à la conquête de leur âme, tout autant que du monde. Ils ont cherché partout, ils ont fouillé dans le cœur et dans les entrailles de milliers de victimes pour en faire sortir ce qui n’existe pas : leur propre existence. Ils ont généreusement donné leur propre sang pour « devenir des Allemands ».
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Mais voilà justement ce qu’avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas leur pardonner. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir em…bêtés pour rien.
L’essence de leur crime, c’est d’avoir fait la guerre sans en avoir le droit. Et je ne prends pas ici le mot dans son acception morale, peut-être un peu trop galvaudée. Je veux dire : sans avoir eu à l’avance cette « actualité », au sens philosophique du terme, cette plénitude de l’intelligence et du caractère, cet accomplissement intérieur, qui donnent droit à la domination. Quand les Romains subjuguaient le monde, ils étaient quelque chose par avance ; il y avait déjà en eux quelque chose de fait ; ils pouvaient se donner eux-mêmes en cadeau aux peuples qu’ils soumettaient. Ils ne faisaient pas la guerre pour en apprendre des choses, pour s’instruire sur leur tempérament. Elle était pour eux non pas un moyen, mais une conséquence, la conséquence de leur densité psychologique.
Le crime vraiment impardonnable des Allemands c’est d’avoir fait la guerre rien que pour en obtenir ce qui, normalement, en est la cause, c’est d’avoir fait une guerre expectative, interrogative, c’est d’avoir demandé quelque chose à la guerre. Ils n’avaient que la force de la faire : et c’est pourquoi ils n’en avaient pas le droit.
C’est pourquoi aussi ils ne peuvent pas la gagner. Je suis trop chrétien pour croire à la justice immanente. Et ce n’est pas non plus une foi morale qui nourrit ma confiance absolue dans notre victoire sur l’Allemagne. Mais, depuis le début, je pense que les Allemands n’ont pas de quoi gagner la guerre. Il leur manque non pas la force matérielle, non pas d’avoir la justice pour eux. (Où a-t-on jamais vu que la justice fût par elle-même opérante et l’injustice inefficace en soi ?) Il leur manque d’être complets, d’être « en acte ». Il leur manque d’avoir quelque chose à affirmer. Ils ont, qui doit les faire à la fin trébucher, qu’ils n’ont rien à dire. Il ne suffit pas pour vaincre de se remuer beaucoup, ni d’avoir un grand pouvoir de mise en train. Il faut encore être quelqu’un.
Si l’on y regarde de près, on voit les succès et les échecs des Allemands correspondre dans une exacte proportion au double aspect de leur caractère. Cette force indomptable qui bouillonne en eux, ce branle dont ils sont agités ont produit tous ces commencements de triomphe et de domination qu’on voit sur la carte partout ébauchés. Mais leur amorphie intellectuelle, sentimentale et morale a fait qu’aucun n’a pu s’achever. Partout leur pauvreté en fait d’être les a empêchés d’emporter la décision finale, de conclure, d’arrondir, de mettre l’affaire en poche.
Ils ne peuvent pas gagner la guerre, parce qu’ils ne se sont pas eux-mêmes au préalable gagnés. Une marge subsistera toujours entre leurs réussites et la victoire, qui est exactement celle qu’il y a entre eux-mêmes et leur réalité. Et comme après tout aucun édifice ne tient en l’air tout seul et sans être couronné, leurs échafaudages s’écrouleront bientôt partout sous les coups de peuples qui n’auront eu peut-être rien de plus pour eux que d’avoir été depuis toujours ce qu’ils sont.
Septembre 1918