Duncan tressaillit à son tour, car ce message était alors bien loin de ses pensées, et il commença sur-le-champ, quoique non sans embarras, à rendre le compte qu'il devait de son ambassade. Il est inutile d'appuyer ici sur la manière adroite, mais civile, avec laquelle le général français avait su éluder toutes les tentatives qu'avait faites Heyward pour tirer de lui le motif de l'entrevue qu'il avait proposée au commandant de William-Henry, et sur le message conçu en termes toujours polis, mais très décidés, par lequel il lui donnait à entendre qu'il fallait qu'il vînt chercher cette explication lui-même, ou qu'il se déterminât à s'en passer.
Pendant que Munro écoutait le récit détaillé que lui faisait le major de sa conférence avec le général ennemi, les sensations que l'amour paternel avait excitées en lui s'affaiblissaient graduellement pour faire place aux idées que lui inspirait le sentiment de ses devoirs militaires; et lorsque Duncan eut fini de rendre compte de sa mission, le père avait disparu, il ne restait plus devant lui que le commandant de William-Henry, mécontent et courroucé.
— Vous m'en avez dit assez, major Heyward, s'écria le vieillard d'un ton qui prouvait combien il était blessé de la conduite du marquis, assez pour faire un volume de commentaires sur la civilité française. Voilà un monsieur qui m'invite à une conférence, et quand je me fais remplacer par un substitut très capable, car vous l'êtes, Duncan, quoique vous soyez encore jeune, il refuse de s'expliquer et me laisse tout à deviner!
— Mon cher monsieur, reprit le major en souriant, il est possible qu'il ait une idée moins favorable du substitut. D'ailleurs, faites attention que l'invitation qu'il vous a faite et qu'il m'a chargé de vous réitérer s'adresse au commandant en chef du fort, et non à l'officier qui commande en second.
— Eh bien! Monsieur, répondit Munro, un substitut n'est-il pas investi de tout le pouvoir et de toute la dignité de celui qu'il représente? — Il veut avoir une conférence avec le commandant en personne! Sur ma foi, Duncan, j'ai envie de la lui accorder, ne fût-ce que pour lui montrer une contenance ferme, en dépit de son armée nombreuse et de ses sommations. Ce serait un coup de politique qui ne serait peut-être pas mauvais, jeune homme.
Duncan, qui croyait de la dernière importance de connaître le plus promptement possible le contenu de la lettre dont le batteur d'estrade était chargé, se hâta d'appuyer sur cette idée.
— Sans aucun doute, dit-il, la vue de notre air d'indifférence et de tranquillité ne sera pas propre à lui inspirer de la confiance.
— Jamais vous n'avez dit plus grande vérité. — Je voudrais qu'il vînt inspecter nos fortifications en plein jour, et en manière d'assaut, ce qui est le meilleur moyen pour voir si un ennemi fait bonne contenance, et ce qui serait infiniment préférable au système de canonnade qu'il a adopté. La beauté de l'art de la guerre a été détruite, major, par les pratiques modernes de votre M. Vauban. Nos ancêtres étaient fort au-dessus de cette lâcheté scientifique.
— Cela peut être vrai, Monsieur, mais nous sommes obligés maintenant de nous défendre avec les mêmes armes qu'on emploie contre nous. — Que décidez-vous, relativement à l'entrevue?
— Je verrai le Français; je le verrai sans crainte et sans délai, comme il convient à un fidèle serviteur du roi mon maître. — Allez, major Heyward, faites-leur entendre une fanfare de musique, et envoyez un trompette pour informer le marquis que je vais me rendre à l'endroit indiqué. Je le suivrai de près avec une escorte, car honneur est dû à celui qui est chargé de garder l'honneur de son roi. Mais écoutez, Duncan, ajouta-t-il en baissant la voix, quoiqu'ils fussent seuls, il sera bon d'avoir un renfort à portée, dans le cas où quelque trahison aurait été préméditée.