— Arrêtez! s'écria Cora en le poursuivant les yeux égarés; arrêtez, misérable! Laissez cette enfant! Que voulez-vous donc faire?
Mais Magua était sourd à sa voix, ou plutôt il voyait quelle influence exerçait sur elle le fardeau dont il s'était chargé, et il pouvait profiter de cet avantage.
— Attendez! jeune dame, attendez! s'écria David; le saint charme commence à opérer, et vous verrez bientôt cet horrible tumulte s'apaiser.
S'apercevant à son tour qu'il n'était pas écouté, le fidèle David suivit la soeur désespérée, en commençant un nouveau cantique qu'il accompagnait, suivant son usage, du mouvement de son long bras, levé et baissé alternativement. Ils traversèrent ainsi le reste de la plaine, au milieu des mourants et des morts, des bourreaux et des victimes. Alice, portée dans les bras du féroce Huron, ne courait en ce moment aucun danger; mais Cora aurait plus d'une fois succombé sous les coups de ses barbares ennemis sans l'être extraordinaire qui s'était attaché à ses pas, et qui semblait alors, aux yeux des sauvages étonnés, doué d'un esprit de folie qui faisait sa protection.
Magua, qui connaissait les moyens d'éviter les dangers les plus pressants et d'éluder toutes poursuites, entra dans les bois par une petite ravine, où l'attendaient les deux chevaux que les voyageurs avaient abandonnés quelques jours auparavant, et qu'il avait trouvés. Ils étaient gardés par un autre sauvage dont la physionomie n'était pas moins sinistre que la sienne. Jetant en travers sur l'un d'eux le corps d'Alice, encore privée de sentiment, il fit signe à Cora de monter sur l'autre.
Malgré l'horreur qu'excitait en elle la présence de cet homme farouche, elle sentait qu'elle éprouvait une sorte de soulagement en cessant d'avoir sous les yeux le spectacle affreux que présentait la plaine. Elle monta à cheval, et étendit les bras vers sa soeur avec un air si touchant, que le Huron n'y fut pas insensible. Ayant donc placé Alice sur le même cheval que sa soeur, il en prit la bride et s'enfonça dans les profondeurs de la forêt.
David, regardé probablement comme un homme qui ne valait pas le coup de tomahawk qu'il aurait fallu lui donner pour s'en défaire, s'apercevant qu'on le laissait seul sans que personne songeât à lui, jeta une de ses longues jambes par-dessus la selle du cheval qui restait, et, toujours fidèle à ce qui lui paraissait son devoir, suivit les deux soeurs d'aussi près que le permettaient les difficultés du chemin.
Ils commencèrent bientôt à monter; mais comme le mouvement du cheval ranimait peu à peu les facultés d'Alice, l'attention de Cora, partagée entre sa tendre sollicitude pour sa soeur et les cris qu'elle entendait encore pousser dans la plaine, ne lui permit pas de remarquer de quel côté on les conduisait. Mais, en arrivant sur la plate-forme d'une montagne qu'on venait de gravir, elle reconnut l'endroit où un guide plus humain l'avait conduite quelques jours auparavant comme en un lieu de sûreté. Là, Magua leur permit de mettre pied à terre, et, malgré la triste captivité à laquelle elles étaient elles-mêmes réduites, la curiosité, qui semble inséparable de l'horreur, les porta à jeter un coup d'oeil sur la scène lamentable qui se passait presque sous leurs pieds.
L'oeuvre de mort durait encore. Les Hurons poursuivaient de toutes parts les victimes qu'ils n'avaient pas encore sacrifiées, et les colonnes de l'armée française, quoique sous les armes, restaient dans une apathie qui n'a jamais été expliquée, et qui laisse une tache ineffaçable sur la réputation de leur chef. Les sauvages ne cessèrent de frapper que lorsque la cupidité l'emporta sur la soif du sang. Peu à peu les cris des mourants et les clameurs des assassins furent étouffés sous le cri général de triomphe que poussèrent les sauvages[51].
Chapitre XVIII