Eh! n'importe quoi: un meurtrier honorable si vous voulez; car je ne fis rien par haine, mais bien en tout honneur.
Shakespeare, Othello.
La scène barbare et sanglante que nous avons à peine esquissée dans le chapitre précédent porte, dans les annales des colonies, un titre bien mérité: le massacre de William-Henry. Un événement de cette nature, arrivé peu de temps auparavant, avait déjà compromis la réputation du général français; sa mort glorieuse et prématurée n'a pu même effacer entièrement cette tache, dont cependant le temps a affaibli l'impression. Montcalm mourut en héros dans les plaines d'Abraham; mais on n'a pas oublié qu'il lui manquait ce courage moral sans lequel il n'est point de véritable grandeur. On pourrait écrire un volume pour prouver, d'après cet illustre exemple, l'imperfection des vertus humaines; démontrer combien il est aisé aux sentiments les plus généreux, la courtoisie et le courage chevaleresque, de perdre leur ascendant sous la froide influence des faux calculs et de l'intérêt personnel: on pourrait en appeler à cet homme, qui fut grand dans tous les attributs secondaires de l'héroïsme, mais qui resta au- dessous de lui-même quand il devint nécessaire de prouver combien un principe est supérieur à la politique. Ce serait une tâche qui excéderait les bornes de nos prérogatives de romancier; et comme l'histoire, de même que l'amour, se complaît à entourer ses héros d'une auréole imaginaire, il est probable que la postérité ne verra dans Louis de Saint-Véran que le vaillant défenseur de son pays, et qu'elle oubliera son apathie cruelle sur les rives de l'Oswego et de l'Horican. Déplorant avec douleur cette faiblesse de la muse de l'histoire, nous nous retirerons de l'enceinte sacrée de ses domaines pour rentrer dans les sentiers plus humbles de la fiction.
Le troisième jour après la reddition du fort allait finir, cependant il faut que nos lecteurs nous accompagnent encore dans le voisinage du Saint-Lac. Quand nous l'avons quitté, tous les environs présentaient une scène de tumulte et d'horreur; maintenant le profond silence qui y régnait pourrait s'appeler à juste titre le silence de la mort. Les vainqueurs étaient déjà partis, après avoir détruit les circonvallations[52] de leur camp, qui n'était plus marqué que par quelques huttes construites par des soldats. L'intérieur du fort avait été livré aux flammes; on en avait fait sauter les remparts; les pièces d'artillerie avaient été emportées ou démontées et enclouées; enfin le désordre et la confusion régnaient partout, et l'oeil n'y apercevait plus qu'une masse de ruines encore fumantes, et un peu plus loin plusieurs centaines de cadavres sans sépulture, et dont quelques-uns avaient déjà servi, de pâture aux oiseaux de proie et aux animaux féroces.
La saison même paraissait avoir subi un changement aussi complet. Une masse innombrable de vapeurs privait le soleil de sa chaleur en interceptant le passage de ses rayons. Ces vapeurs, qu'on avait vues s'élever au-dessus des montagnes et se diriger vers le nord, étaient alors repoussées vers le midi en longue nappe noire, par un vent impétueux, armé de toute la fureur d'un ouragan, et semblait déjà chargé des frimas de novembre. On ne voyait plus une foule de barques voguer sur l'Horican, qui battait avec violence contre la rive méridionale, comme s'il eût voulu rejeter sur les sables l'écume souillée de ses flots. On pouvait pourtant encore admirer sa limpidité constante; mais elle ne réfléchissait que le sombre nuage qui couvrait toute la surface du firmament. Cette atmosphère douce et humide, qui, quelques jours auparavant, faisait un des charmes de ce paysage, et adoucissait ce qu'il avait d'inculte et de sauvage, avait entièrement disparu, et le vent du nord, soufflant à travers cette longue pièce d'eau avec toute sa violence, ne laissait ni à l'oeil ni à l'imagination aucun objet digne de les occuper un instant.
Ce vent impétueux avait desséché l'herbe qui couvrait la plaine, comme si un feu dévorant y avait passé. Cependant une touffe de verdure s'élevait ça et là, comme pour offrir une trace de la fertilité future d'un sol qui venait de s'abreuver de sang humain. Tous ces environs, qui paraissaient si attrayants sous un beau ciel et au milieu d'une température agréable, présentaient alors une sorte de tableau allégorique de la vie, où les objets se montraient sous leurs couleurs saillantes, sans être adoucis par aucune ombre.
Mais si la violence de l'aquilon[53] fougueux permettait à peine d'apercevoir ces touffes solitaires de verdure qui avaient échappé à ses ravages, il ne laissait voir que trop distinctement les masses de rochers arides qui s'élevaient presque tout autour de la plaine, et l'oeil aurait en vain cherché un aspect plus doux dans le firmament, dont l'azur était dérobé à la vue par les vapeurs épaisses qui flottaient dans l'air avec rapidité.
Le vent était pourtant inégal; tantôt il rasait la surface de la terre avec une sorte de gémissement sourd qui semblait s'adresser à la froide oreille de la mort, tantôt, sifflant avec force dans les hautes régions de l'air, il pénétrait dans les bois, brisait les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Des corbeaux, luttant contre la fureur du vent, étaient les seules créatures vivantes qui animassent ce désert; mais dès qu'ils avaient dépassé dans leur vol le vert océan des forêts, ils s'abattaient sur le lieu qui avait été une scène de carnage pour y chercher une horrible pâture.
En un mot, tous les environs offraient une scène de désolation. On aurait dit que c'était une enceinte dont l'entrée était interdite à toutes les personnes, et où la mort avait frappé tous ceux qui s'étaient permis de la violer. Mais la prohibition n'existait plus, et pour la première fois depuis le départ de ceux qui avaient commis et laissé commettre cette oeuvre de sang et de carnage, des êtres humains osaient s'avancer vers cette scène épouvantable.
Dans la soirée du jour dont nous parlons, environ une heure avant le coucher du soleil, cinq hommes sortaient du défilé qui conduisait à travers les bois sur les bords de l'Hudson, et s'avançaient dans la direction du fort ruiné; D'abord leur marche était lente, et circonspecte, comme si c'eût été avec répugnance qu'ils se fussent approchés de cette scène d'horreur, ou qu'ils eussent craint de la voir se renouveler. Un jeune homme leste et agile marchait en avant des autres avec la précaution et l'activité d'un naturel du pays, montant sur toutes les hauteurs qu'il rencontrait pour reconnaître les environs, et indiquant par ses gestes à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent de suivre. De leur côté, ceux qui le suivaient ne manquaient ni de prudence ni de vigilance. L'un d'eux, et c'était aussi un Indien, se tenait à quelque distance sur le flanc, et fixait sans cesse sur la lisière du bois voisin des yeux accoutumés à distinguer le moindre signe qui annonçât la proximité de quelque danger. Les trois autres étaient des blancs, et ils avaient pris des vêtements dont la couleur et l'étoffe convenaient à leur entreprise dangereuse, celle de suivre la marche d'une armée nombreuse qui se retirait.