Le major se tut tout à coup, tourna vivement la tête vers un gros buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupçon sur le guide indien, qui continuait à marcher avec une gravité imperturbable. Il croyait avoir vu briller à travers les feuilles les yeux noirs de quelque sauvage; mais n'apercevant rien et n'entendant aucun bruit, il crut s'être trompé, et, souriant de sa méprise, il reprit la conversation que cet incident avait interrompue.
Heyward ne s'était pourtant pas mépris, ou du moins sa méprise n'avait consisté qu'à laisser endormir un instant son active vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tôt passée que les branches du buisson s'entrouvrirent pour faire place à une tête d'homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l'art d'un sauvage et toutes les passions qui l'animent. Il suivit des yeux les voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction féroce se peignit sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait à quelque distance en avant, avait déjà disparu à ses yeux: les formes gracieuses des deux dames, que le major suivait pas à pas, se montrèrent encore quelques instants à travers les arbres; enfin le maître de chant, qui formait l'arrière-garde, devint invisible à son tour dans l'épaisseur de la forêt.
Chapitre III
Avant que ces champs fussent défrichés et cultivés, nos fleuves remplissaient leur lit jusqu'à leurs bords les plus élevés; la mélodie des ondes animait les forêts verdoyantes et sans limites, les torrents bondissaient, les ruisseaux s'égaraient, et les sources jaillissaient sous l'ombrage.
BRUYANT, poète américain.
Laissant le trop confiant Heyward et ses deux jeunes compagnes s'enfoncer plus avant dans le sein d'une forêt qui recelait de si perfides habitants, nous profiterons du privilège accordé aux auteurs, et nous placerons maintenant le lieu de la scène à quelques milles à l'ouest de l'endroit où nous les avons laissés.
Dans le cours de cette journée, deux hommes s'étaient arrêtés sur les bords d'une rivière peu large, mais, très rapide, à une heure de distance du camp de Webb. Ils avaient l'air d'attendre l'arrivée d'un tiers, ou l'annonce de quelque mouvement imprévu. La voûte immense de la forêt s'étendait jusque sur la rivière, en couvrait les eaux, et donnait une teinte sombre à leur surface. Enfin les rayons du soleil commencèrent à perdre de leur force, et la chaleur excessive du jour se modéra à mesure que les vapeurs sortant des fontaines, des lacs et des rivières, s'élevaient comme un rideau dans l'atmosphère. Le profond silence qui accompagne les chaleurs de juillet dans les solitudes de l'Amérique régnait dans ce lieu écarté, et n'était interrompu que par la voix basse des deux individus dont nous venons de parler, et par le bruit sourd que faisait le pivert en frappant les arbres de son bec, le cri discordant du geai, et le son éloigné d'une chute d'eau.
Ces faibles sons étaient trop familiers à l'oreille des deux interlocuteurs pour détourner leur attention d'un entretien qui les intéressait davantage. L'un d'eux avait la peau rouge et les accoutrements bizarres d'un naturel des bois; l'autre, quoique équipé d'une manière grossière et presque sauvage, annonçait par son teint, quelque brûlé qu'il fût par le soleil, qu'il avait droit de réclamer une origine européenne.
Le premier était assis sur une vieille souche couverte de mousse, dans une attitude qui lui permettait d'ajouter à l'effet de son langage expressif par les gestes calmes mais éloquents d'un Indien qui discute. Son corps presque nu présentait un effrayant emblème de mort, tracé en blanc et en noir. Sa tête rasée de très près n'offrait d'autres cheveux que cette touffe[14] que l'esprit chevaleresque des Indiens conserve sur le sommet de la tête, comme pour narguer l'ennemi qui voudrait le scalper[15], et n'avait pour tout ornement qu'une grande plume d'aigle, dont l'extrémité lui tombait sur l'épaule gauche; un tomahawk et un couteau à scalper de fabrique anglaise étaient passés dans sa ceinture, et un fusil de munition, de l'espèce de ceux dont la politique des blancs armait les sauvages leurs alliés, était posé en travers sur ses genoux. Sa large poitrine, ses membres bien formés et son air grave faisaient reconnaître un guerrier parvenu à l'âge mûr; mais nul symptôme de vieillesse ne paraissait encore avoir diminué sa vigueur.
Le corps du blanc, à en juger par les parties que ses vêtements laissaient à découvert, paraissait être celui d'un homme qui depuis sa plus tendre jeunesse avait mené une vie dure et pénible. Il approchait plus de la maigreur que de l'embonpoint; mais tous ses muscles semblaient endurcis par l'habitude des fatigues et de l'intempérie des saisons. Il portait un vêtement de chasse vert, bordé de jaune[16], et un bonnet de peau dont la fourrure était usée. Il avait aussi un couteau passé dans une ceinture semblable à celle qui serrait les vêtements plus rares de l'Indien; mais point de tomahawk. Ses mocassins[17] étaient ornés à la manière des naturels du pays, et ses jambes étaient couvertes de guêtres de peau lacées sur les côtés, et attachées au-dessus du genou avec un nerf de daim. Une gibecière et une poudrière complétaient son accoutrement; et un fusil à long canon[18], arme que les industrieux Européens avaient appris aux sauvages à regarder comme la plus meurtrière, était appuyé contre un tronc d'arbre voisin. L'oeil de ce chasseur, ou de ce batteur d'estrade, ou quel qu'il fût, était petit, vif, ardent et toujours en mouvement, roulant sans cesse de côté et d'autre pendant qu'il parlait, comme s'il eût guetté quelque gibier ou craint l'approche de quelque ennemi. Malgré ces symptômes de méfiance, sa physionomie n'était pas celle d'un homme habitué au crime; elle avait même, au moment dont nous parlons, l'expression d'une brusque honnêteté.