— Vos traditions même se prononcent en ma faveur, Chingachgook, dit-il en se servant de la langue qui était commune à toutes les peuplades qui habitaient autrefois entre l'Hudson et le Potomac, et dont nous donnerons une traduction libre en faveur de nos lecteurs, tout en tâchant d'y conserver ce qui peut servir à caractériser l'individu et son langage. Vos pères vinrent du couchant, traversèrent la grande rivière, combattirent les habitants du pays, et s'emparèrent de leurs terres; les miens vinrent du côté où le firmament se pare le matin de brillantes couleurs, après avoir traversé le grand lac d'eau salée[19], et ils se mirent en besogne en suivant à peu près l'exemple que les vôtres avaient donné. Que Dieu soit donc juge entre nous, et que les amis ne se querellent pas à ce sujet!
— Mes pères ont combattu l'homme rouge à armes égales, répondit l'Indien avec fierté. N'y a-t-il donc pas de différence, OEil-de- Faucon, entre la flèche armée de pierre de nos guerriers et la balle de plomb avec laquelle vous tuez?
— Il y a de la raison dans un Indien, quoique la nature lui ait donné une peau rouge, dit le blanc en secouant la tête en homme qui sentait la justesse de cette observation.
Il parut un moment convaincu qu'il ne défendait pas la meilleure cause; mais enfin, rassemblant ses forces intellectuelles, il répondit à l'objection de son antagoniste aussi bien que le permettaient ses connaissances bornées.
— Je ne suis pas savant, ajouta-t-il, et je ne rougis pas de l'avouer; mais, en jugeant d'après ce que j'ai vu faire à vos compatriotes en chassant le daim et l'écureuil, je suis porté à croire qu'un fusil aurait été moins dangereux entre les mains de leurs grands-pères qu'un arc et une flèche armée d'une pierre bien affilée, quand elle est décochée par un Indien.
— Vous contez l'histoire comme vos pères vous l'ont apprise, répliqua Chingachgook en faisant un geste dédaigneux de la main. Mais que racontent vos vieillards? Disent-ils à leurs jeunes guerriers que lorsque les Visages-Pâles ont combattu les Hommes- Rouges, ils avaient le corps peint pour la guerre, et qu'ils étaient armés de haches de pierre et de fusils de bois?
— Je n'ai pas de préjugés, et je ne suis pas homme à me vanter de mes avantages naturels, quoique mon plus grand ennemi, et c'est un Iroquois, n'osât nier que je suis un véritable blanc, répondit le batteur d'estrade en jetant un regard de satisfaction secrète sur ses mains brûlées par le soleil. Je veux bien convenir que les hommes de ma couleur ont quelques coutumes que, comme honnête homme, je ne saurais approuver. Par exemple, ils sont dans l'usage d'écrire dans des livres ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont vu, au lieu de le raconter dans leurs villages, où l'on pourrait donner un démenti en face à un lâche fanfaron, et où le brave peut prendre ses camarades à témoin de la vérité de ses paroles. En conséquence de cette mauvaise coutume, un homme qui a trop de conscience pour mal employer son temps, au milieu des femmes, à apprendre à déchiffrer les marques noires mises sur du papier blanc, peut n'entendre parler jamais des exploits de ses pères, ce qui l'encouragerait à les imiter et à les surpasser. Quant à moi, je suis convaincu que tous les Bumppos étaient bons tireurs, car j'ai une dextérité naturelle pour le fusil, et elle doit m'avoir été transmise de génération en génération, comme les saints commandements nous disent que nous sont transmises toutes nos qualités bonnes ou mauvaises, quoique je ne voulusse avoir à répondre pour personne en pareille matière. Au surplus, toute histoire a ses deux faces: ainsi je vous demande, Chingachgook, ce qui se passa quand nos pères se rencontrèrent pour la première fois.
Un silence d'une minute suivit cette question, et l'Indien, s'étant recueilli pour s'armer de toute sa dignité, commença son court récit avec un ton solennel qui servait à en rehausser l'apparence de vérité.
— Écoutez-moi, OEil-de-Faucon, dit-il, et vos oreilles ne recevront pas de mensonges. Je vous dirai ce que m'ont dit mes pères, et ce qu'ont fait les Mohicans. Il hésita un instant, puis, jetant sur son compagnon un regard circonspect, il continua d'un ton qui tenait le milieu entre l'interrogation et l'affirmation: - - L'eau du fleuve qui coule sous nos pieds ne devient-elle pas salée à certaines époques, et le courant n'en remonte-t-il pas alors vers sa source?
— On ne peut nier que vos traditions ne vous rapportent la vérité à cet égard, car j'ai vu de mes propres yeux ce que vous me dites, quoiqu'il soit difficile d'expliquer pourquoi l'eau qui est d'abord si douce se charge ensuite de tant d'amertume.