— Et le courant? demanda l'Indien, qui attendait la réponse avec tout l'intérêt d'un homme qui désire entendre la confirmation d'une merveille qu'il est forcé de croire, quoiqu'il ne la conçoive pas; les pères de Chingachgook n'ont pas menti.
— La sainte Bible n'est pas plus vraie, répondit le chasseur, et il n'y a rien de plus véritable dans toute la nature: c'est ce que les blancs appellent la marée montante ou le contre-courant, et c'est une chose qui est assez claire et facile à expliquer. L'eau de la mer entre pendant six heures dans la rivière, et en sort pendant six heures, et voici pourquoi: quand l'eau de la mer est plus haute que celle de la rivière, elle y entre jusqu'à ce que la rivière devienne plus haute à son tour, et alors elle en sort.
— L'eau des rivières qui sortent de nos bois et qui se rendent dans le grand lac coule toujours de haut en bas jusqu'à ce qu'elles deviennent comme ma main, reprit l'Indien en étendant le bras horizontalement, et alors elle ne coule plus.
— C'est ce qu'un honnête homme ne peut nier, dit le blanc, un peu piqué du faible degré de confiance que l'Indien semblait accorder à l'explication qu'il venait de lui donner du mystère du flux et du reflux; et je conviens que ce que vous dites est vrai sur une petite échelle et quand le terrain est de niveau. Mais tout dépend de l'échelle sur laquelle vous mesurez les choses: sur la petite échelle la terre est de niveau, mais, sur la grande, elle est ronde. De cette manière, l'eau peut être stagnante dans les grands lacs d'eau douce, comme vous et moi nous le savons, puisque nous l'avons vu; mais quand vous venez à répandre l'eau sur un grand espace comme la mer, où la terre est ronde, comment croire raisonnablement que l'eau puisse rester en repos? Autant vaudrait vous imaginer qu'elle resterait tranquille derrière les rochers noirs qui sont à un mille de nous, quoique vos propres oreilles vous apprennent en ce moment qu'elle se précipite par-dessus.
Si les raisonnements philosophiques du blanc ne semblaient pas satisfaisants à l'Indien, celui-ci avait trop de dignité pour faire parade de son incrédulité; il eut l'air de l'écouter en homme qui était convaincu, et il reprit son récit avec le même ton de solennité.
— Nous arrivâmes de l'endroit où le soleil se cache pendant la nuit, en traversant les grandes plaines qui nourrissent les buffles sur les bords de la grande rivière; nous combattîmes les Alligewis, et la terre fut rougie de leur sang. Depuis les bords de la grande rivière jusqu'aux rivages du grand lac d'eau salée, nous ne rencontrâmes plus personne. Les Maquas nous suivaient à quelque distance. Nous dîmes que le pays nous appartiendrait depuis l'endroit où l'eau ne remonte plus dans ce fleuve jusqu'à une rivière située à vingt journées de distance du côté de l'été. Nous conservâmes en hommes le terrain que nous avions conquis en guerriers. Nous repoussâmes les Maquas au fond des bois avec les ours: ils ne goûtèrent le sel que du bout des lèvres; ils ne pêchèrent pas dans le grand lac d'eau salée, et nous leur jetâmes les arêtes de nos poissons.
— J'ai entendu raconter tout cela, et je le crois, dit le chasseur, voyant que l'Indien faisait une pause; mais ce fut longtemps avant que les Anglais arrivassent dans ce pays.
— Un pin croissait alors où vous voyez ce châtaignier. Les premiers Visages-Pâles qui vinrent parmi nous ne parlaient pas anglais; ils arrivèrent dans un grand canot, quand mes pères eurent enterré le tomahawk[20] au milieu des hommes rouges. Alors, OEil-de-Faucon, — et la voix de l'Indien ne trahit la vive émotion qu'il éprouvait en ce moment qu'en descendant à ce ton bas et guttural qui rendait presque harmonieuse la langue de ce peuple, — alors, OEil-de-Faucon, nous ne faisions qu'un peuple, et nous étions heureux. Nous avions des femmes qui nous donnaient des enfants; le lac salé nous fournissait du poisson; les bois, des daims; l'air, des oiseaux; nous adorions le Grand-Esprit, et nous tenions les Maquas à une telle distance de nous, qu'ils ne pouvaient entendre nos chants de triomphe.
— Et savez-vous ce qu'était alors votre famille? Mais vous êtes un homme juste, pour un Indien, et comme je suppose que vous avez hérité de leurs qualités, vos pères doivent avoir été de braves guerriers, des hommes sages ayant place autour du feu du grand conseil.
— Ma peuplade est la mère des nations; mais mon sang coule dans mes veines sans mélange. Les Hollandais débarquèrent et présentèrent à mes pères l'eau de feu[21]. Ils en burent jusqu'à ce que le ciel parût se confondre avec la terre, et ils crurent follement avoir trouvé le Grand-Esprit. Ce fut alors qu'ils perdirent leurs possessions; ils furent repoussés loin du rivage pied par pied, et moi qui suis un chef et un Sagamore, je n'ai jamais vu briller le soleil qu'à travers les branches des arbres, et je n'ai jamais visité les tombeaux de mes pères.