— Ce sont leurs traces! s'écria le chasseur en arrivant près d'Uncas; le jeune homme a une intelligence précoce et une vue excellente pour son âge!
— Il est bien extraordinaire qu'il ne nous ait pas informés plus tôt de sa découverte, dit Duncan.
— Il aurait été encore bien plus étonnant qu'il eût parlé sans ordre, répondit OEil-de-Faucon. Non, non. Vos jeunes blancs, qui prennent dans les livres tout ce qu'ils savent, peuvent s'imaginer que leurs connaissances, de même que leurs jambes, vont plus vite que celles de leurs pères; mais le jeune Indien, qui ne reçoit que les leçons de l'expérience, apprend à connaître le prix des années, et respecte la vieillesse.
— Voyez! dit Uncas en montrant les marques de différents pieds, toutes du côté du nord; la chevelure brune s'avance du côté du froid.
— Jamais limier n'a trouvé une plus belle piste, dit le chasseur en se mettant en marche sur la route tracée par les signes qu'il apercevait. Nous sommes favorisés, grandement favorisés par la Providence, et nous pouvons les suivre le nez en l'air. Voilà encore les pas des deux animaux qui ont un trot si singulier. Ce Huron voyage en général blanc! il est frappé de folie et d'aveuglement!
Et se tournant en arrière en riant:
— Sagamore, ajouta-t-il, cherchez si vous ne verrez pas de traces de roues; car sans doute nous verrons bientôt l'insensé voyager en équipage, et cela quand il a sur les talons les meilleurs yeux du pays!
L'air de satisfaction du chasseur, l'ardeur joyeuse d'Uncas, l'expression calme et tranquille de son père, et le succès inespéré qu'on venait d'obtenir dans une poursuite pendant laquelle on avait déjà parcouru plus de quarante milles, tout concourut à rendre l'espérance à Munro et au major. Ils marchaient à grands pas, et avec la même confiance que des voyageurs qui auraient suivi une grande route. Si un rocher, un ruisseau, un terrain plus dur que de coutume interrompaient la chaîne des traces qu'ils suivaient, les yeux exercés du chasseur ou des deux Mohicans les retrouvaient à peu de distance, et rarement ils étaient obligés de s'arrêter un instant. D'ailleurs, leur marche était plus assurée par la certitude qu'ils venaient d'acquérir que Magua avait jugé à propos de voyager à travers les vallées, circonstance qui ne leur laissait aucun doute sur la direction qu'ils devaient suivre.
Le Renard-Subtil n'avait pourtant pas tout à fait négligé les ruses auxquelles les Indiens ne manquent jamais d'avoir recours lorsqu'ils font retraite devant un ennemi. De fausses traces, laissées à dessein, se rencontraient souvent, toutes les fois qu'un ruisseau ou la nature du terrain le permettait; mais ceux qui le poursuivaient s'y laissaient rarement tromper, et lorsqu'il leur arrivait de prendre le change, ils le reconnaissaient toujours avant d'avoir perdu beaucoup de temps et fait bien du chemin sur ces traces trompeuses.
Vers le milieu de l'après-midi, ils avaient traversé le Scaroon et ils se dirigeaient vers le soleil qui commençait à descendre vers l'horizon. Ayant franchi une étroite vallée arrosée par un petit ruisseau, ils se trouvèrent dans un endroit où il était évident que le Renard avait fait une halte avec ses prisonnières. Des tisons à demi brûlés prouvaient qu'on y avait allumé un grand feu; les restes d'un daim étaient encore à peu de distance; et l'herbe tondue de près autour des deux arbres démontrait que les chevaux y avaient été attachés. Heyward découvrit à quelques pas un beau buisson près duquel l'herbe était foulée; il contempla avec émotion le lieu où il supposait qu'Alice et Cora s'étaient reposées. Mais quoique cet endroit offrît de toutes parts les traces laissées tant par les hommes que par les animaux, celles des premiers cessaient tout à coup, et ne conduisaient pas plus loin.