Il était facile de suivre les traces des deux chevaux; mais ils semblaient avoir erré au hasard, sans guides, et suivant que leur instinct les avait dirigés en cherchant leur pâture. Enfin Uncas trouva leurs traces récentes. Avant de les suivre, il fit part de sa découverte à ses compagnons, et tandis qu'ils étaient encore à se consulter sur cette circonstance singulière, le jeune Indien reparut avec les deux chevaux, dont les selles, les harnais et tout l'équipement étaient brisés et souillés, comme s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes depuis plusieurs jours.

— Que peut signifier cela? demanda Heyward en pâlissant et en jetant les yeux autour de lui en frémissant, comme s'il eût craint que les buissons et les broussailles ne fussent sur le point de lui dévoiler quelque horrible secret.

— Cela signifie que nous sommes déjà presque au bout de notre course et que nous nous trouvons en pays ennemi, répondit le chasseur. Si le coquin avait été serré de près, et que les jeunes dames n'eussent pas eu de chevaux pour le suivre assez vite, il aurait bien pu se faire qu'il n'eût emporté d'elles que leurs chevelures; mais ne croyant pas avoir d'ennemis sur les talons, et ayant d'aussi bonnes montures que celles-ci, je réponds qu'il ne leur a pas retiré un seul cheveu de la tête. Je lis dans vos pensées, major, et c'est une honte pour notre couleur que vous ayez sujet de penser ainsi; mais celui qui croit que même un Mingo maltraiterait une femme qui serait en son pouvoir, à moins que ce ne fût pour lui donner un coup de tomahawk, ne connaît rien à la nature des Indiens ni à la vie qu'ils mènent dans leurs bois. Mais j'ai entendu dire que les Indiens amis des Français sont descendus dans ces bois pour y chercher l'élan, et en ce cas nous ne devons pas être à une très grande distance de leur camp. Et pourquoi n'y viendraient-ils pas? que risquent-ils? Il n'y a pas de jour où l'on ne puisse entendre matin et soir, dans ces montagnes, le bruit des canons de Ty; car les Français élèvent une nouvelle ligne de forts entre les provinces du roi et le Canada. Au surplus il est certain que voilà les deux chevaux; mais que sont devenus ceux qui les conduisaient? il faut absolument que nous découvrions leurs traces.

OEil-de-Faucon et les Mohicans s'appliquèrent sérieusement à cette tâche. Un cercle imaginaire de quelques centaines de pieds fut tracé autour de l'endroit où le Renard avait fait une halte, et chacun d'eux se chargea d'en examiner une section: cet examen ne fut pourtant d'aucune utilité. Les impressions de pied se montrèrent en grand nombre; mais elles paraissaient avoir été faites par des gens qui allaient çà et là sans intention de s'éloigner. Tous trois firent ensemble ensuite le tour de cette circonférence, et enfin ils allèrent rejoindre leurs deux compagnons blancs sans avoir trouvé un seul indice qui indiquât le départ de ceux qui s'étaient arrêtés en ce lieu.

— Une telle malice est inspirée par le diable! s'écria le chasseur un peu déconcerté. Sagamore, il faut que nous fassions de nouvelles recherches en partant de cette petite source, et que nous examinions le terrain pouce à pouce. Il ne faut pas que ce chien de Huron aille se vanter à ses camarades d'avoir un pied qui ne laisse aucun vestige.

Il joignit l'exemple à ses discours, et ses deux compagnons et lui, animés d'une nouvelle ardeur, ne laissèrent pas une branche sèche, pas une feuille, sans la déranger et examiner la place qu'elle couvrait; car ils savaient que l'astuce et la patience des Indiens allaient quelquefois jusqu'à s'arrêter à chaque pas pour cacher ainsi celui qu'ils venaient de faire. Cependant, malgré ce soin minutieux, ils ne purent rien découvrir.

Enfin Uncas, qui, avec son activité ordinaire, avait le premier terminé sa tâche, s'imagina d'établir une petite digue avec des pierres et de la terre en travers du ruisseau qui sortait de la source dont nous avons déjà parlé. Par ce moyen il arrêta le cours de l'eau, qui fut obligée de chercher un autre chemin pour s'écouler. Dès que le lit fut à sec, il se pencha pour l'examiner avec attention, et le cri hugh! qui lui échappa, annonça le succès qu'il venait d'obtenir. Toute la petite troupe se réunit à l'instant autour de lui, et Uncas montra sur le sable fin et humide qui en composait le fond plusieurs empreintes de mocassin parfaitement tracées, mais toutes semblables.

— Ce jeune homme sera l'honneur de sa nation, s'écria OEil-de- Faucon regardant ces traces avec la même admiration qu'un naturaliste accorderait aux ossements d'un mammouth ou d'un kracken[59]; oui, il sera une épine dans les côtes des Hurons. Cependant ces marques n'ont pas été faites par le pied d'un Indien; elles sont trop appuyées sur le talon, et puis un pied si long et si large et carré par le bout… Ah! Uncas, courez me chercher la mesure du pied du chanteur; vous en trouverez une superbe empreinte au pied du rocher qui est en face de nous.

Pendant qu'Uncas exécutait sa commission, son père et le chasseur restèrent à contempler ces traces; et lorsque le jeune Indien fut de retour, les mesures s'accordèrent parfaitement. OEil-de-Faucon prononça donc très affirmativement que les marques qu'ils avaient sous les yeux avaient été produites par le pied de David.

— Je sais tout maintenant, ajouta-t-il, aussi bien que si j'avais tenu conseil avec Magua. Le chanteur étant un homme qui n'a de talent que dans le gosier et dans les pieds, on lui a fait mettre une seconde fois des mocassins; on l'a fait marcher le premier, et ceux qui le suivaient ont eu soin de mettre le pied sur les mêmes pas que lui; ce qui n'était pas bien difficile, l'eau étant claire et peu profonde.