— Mais, s'écria Duncan, je ne vois aucune trace qui indique la marche de…

— Des deux jeunes dames? dit le chasseur. Le coquin aura trouvé quelque moyen pour les porter jusqu'à ce qu'il ait cru qu'il n'avait plus rien à craindre. Je gagerais ma vie que nous retrouverons les marques de leurs jolis petits pieds avant que nous soyons bien loin.

On se remit en marche, en suivant le cours du ruisseau, dans le lit duquel on voyait toujours les mêmes impressions. L'eau ne tarda pas à y rentrer; mais étant bien assurés de la direction de la marche du Huron, ils côtoyèrent les deux rives de l'eau, en se bornant à les examiner avec grande attention, afin de reconnaître l'endroit où il avait quitté l'eau pour reprendre terre.

Après avoir fait ainsi plus d'un demi-mille, ils arrivèrent à un endroit où le ruisseau faisait un coude au pied d'un grand rocher aride dont toute la surface n'offrait ni terre ni végétation. Là nos voyageurs s'arrêtèrent pour délibérer; car il n'était pas facile de savoir si le Huron et ceux qui le suivaient avaient traversé cette montagne qui ne pouvait recevoir aucune empreinte, ou s'ils avaient continué à marcher dans le ruisseau.

Ils se trouvèrent bien d'avoir pris ce parti, car pendant que Chingachgook et OEil-de-Faucon raisonnaient sur des probabilités, Uncas, qui cherchait des certitudes, examinait les environs du rocher, et il trouva bientôt sur une touffe de mousse la marque du pas d'un Indien qui y avait sans doute marché par inadvertance: remarquant que la pointe du pied était dirigée vers un bois voisin, il y courut à l'instant, et là il retrouva toutes les traces, aussi distinctes, aussi bien marquées que celles qui les avaient conduits jusqu'à la source qu'ils venaient de quitter. Un second hugh! annonça cette découverte à ses compagnons, et mit fin à leur délibération.

— Oui, oui, dit le chasseur, c'est le jugement d'un Indien qui a présidé à tout cela, et il y en avait assez pour aveugler des yeux blancs.

— Nous mettrons-nous en marche? demanda Heyward.

— Doucement! doucement! répondit OEil-de-Faucon; nous connaissons le chemin, mais il est bon d'examiner les choses à fond. C'est là ma doctrine, major; il ne faut jamais négliger les moyens d'apprendre à lire dans le livre que la Providence nous ouvre, et qui vaut mieux que tous les vôtres. Tout est maintenant clair à mes yeux, une seule chose exceptée; comment le coquin est-il venu à bout de faire passer les deux jeunes dames tout le long du ruisseau, depuis la source jusqu'au rocher? car je dois convenir qu'un Huron est trop fier pour les avoir forcées à mettre les pieds dans l'eau.

— Cela pourrait-il vous aider à expliquer la difficulté? demanda Heyward en lui montrant quelques branches récemment coupées, près desquelles on en voyait de plus petites et de plus flexibles qui semblaient avoir servi de liens, et qu'on avait jetées à l'entrée du bois.

— C'est cela même! s'écria le chasseur d'un air satisfait, et il ne manque plus rien à présent. Ils ont fait une espèce de litière ou de hamac avec des branches, et ils s'en sont débarrassés quand ils n'en ont plus eu besoin. Tout est expliqué; mais je parierais qu'ils ont mis bien du temps à imaginer tous ces moyens de cacher leur marche; au surplus, j'ai vu des Indiens y passer une journée entière, et ne pas mieux réussir. Eh bien! nous avons ici trois paires de mocassins et deux paires de petits pieds. N'est-il pas étonnant que de faibles créatures puissent se soutenir sur de si petits membres! Uncas, passez-moi votre courroie, que je mesure le plus petit, celui de la chevelure blonde. De par le ciel, c'est le pied d'un enfant de huit ans! et cependant les deux jeunes dames sont grandes et bien faites. Il faut en convenir, et celui de nous qui est le mieux partagé et le plus content de son partage doit l'avouer, la Providence est quelquefois partiale dans ses dons; mais elle a sans doute de bonnes raisons pour cela.