— Quoique c'eût été une grande joie pour mon âme de revoir les habitations des chrétiens, mes pieds auraient suivi les pauvres jeunes dames confiées à mes soins, même jusque dans la province idolâtre des jésuites, plutôt que de faire un pas en arrière, pendant qu'elles languissent dans l'affliction et la captivité.
Quoique le langage figuré de David ne fût pas complètement à la portée de tous ceux qui l'entendaient, son ton ferme, l'expression de ses yeux, et son air de franchise et de sincérité, l'expliquaient assez pour que personne ne pût s'y méprendre. Uncas s'avança, et jeta sur lui en silence un regard d'approbation, tandis que Chingachgook exprimait sa satisfaction par cette exclamation qui remplace les applaudissements chez les Indiens.
— Le Seigneur n'a jamais voulu, dit le chasseur en secouant la tête, que l'homme donnât tous ses soins à son gosier, au lieu de cultiver les plus nobles facultés dont il lui a plu de le douer. Mais ce pauvre diable a eu le malheur de tomber entre les mains de quelque sotte femme quand il aurait dû travailler à son éducation en plein air et au milieu des beautés de la forêt. Au surplus, il n'a que de bonnes intentions. Tenez, l'ami, voici un joujou que j'ai trouvé et qui vous appartient. J'avais dessein de m'en servir pour allumer le feu; mais comme vous y êtes attaché, reprenez-le, et grand bien vous fasse!
La Gamme reçut son instrument avec une expression de plaisir aussi vive qu'il crut pouvoir se le permettre sans déroger à la grave profession qu'il exerçait. Il en tira sur-le-champ quelques sons, qu'il fit suivre tout aussitôt des accents de sa propre voix pour s'assurer que son instrument favori n'avait rien perdu de ses qualités, et dès qu'il en fut bien convaincu, il prit gravement dans sa poche le petit livre dont il a été si souvent parlé, et se mit à le feuilleter pour y chercher quelque long cantique d'action de grâces.
Mais Heyward mit obstacle à ce pieux dessein en lui faisant questions sur questions sur les captives. Le vénérable père l'interrogeait aussi à son tour avec un intérêt trop puissant pour que David pût se dispenser de lui répondre, quoiqu'il jetât toujours de temps en temps sur son instrument un coup d'oeil qui annonçait le désir de s'en servir. Le chasseur lui-même faisait quelques questions quand l'occasion semblait l'exiger.
Ce fut de cette manière, et avec quelques intervalles, que David remplissait du prélude menaçant d'un long cantique, qu'ils apprirent enfin les détails dont la connaissance pouvait leur être utile pour l'accomplissement de leur grande entreprise, la délivrance des deux soeurs.
Magua était resté sur la montagne où il avait conduit ses deux prisonnières, jusqu'à ce que le tumulte et le carnage qui régnaient dans la plaine fussent complètement calmés. Vers le milieu du jour il en était descendu, et avait pris la route du Canada, à l'ouest de l'Horican. Comme il connaissait parfaitement ce chemin et qu'il savait qu'il n'était pas en danger d'une poursuite immédiate, il ne mit pas une hâte extraordinaire dans sa marche, quoiqu'il prît toutes les précautions pour en dérober la trace à ceux qui pourraient le poursuivre. Il paraissait, d'après la relation naïve de David, que sa présence avait été plutôt endurée que souhaitée; mais Magua lui-même n'était pas tout à fait exempt de cette vénération superstitieuse avec laquelle les Indiens regardent les êtres dont il plaît au grand Esprit de déranger l'intelligence. Lorsque la nuit était arrivée, on avait pris les plus grandes précautions, tant pour mettre les deux prisonnières à l'abri de la rosée que pour empêcher qu'elles pussent s'échapper.
En arrivant au camp des Hurons, Magua, conformément à une politique dont un sauvage s'écartait rarement, avait séparé ses prisonnières. Cora avait été envoyée dans une peuplade nomade qui occupait une vallée éloignée; mais David ignorait trop l'histoire et les coutumes des Indiens pour pouvoir dire quel était le caractère de ceux-ci, et quel nom portait leur tribu. Tout ce qu'il savait, c'était qu'ils n'avaient point pris part à l'expédition qui venait d'avoir lieu contre William-Henry; que, de même que les Hurons, ils étaient alliés de Montcalm, et qu'ils avaient des liaisons amicales avec cette nation belliqueuse et sauvage dans le voisinage désagréable de laquelle le hasard les avait placés.
Les Mohicans et le chasseur écoutèrent cette narration imparfaite et interrompue avec un intérêt qui croissait évidemment à chaque instant; et tandis que David cherchait à décrire les moeurs de la peuplade d'Indiens parmi lesquels Cora avait été conduite, OEil- de-Faucon lui demanda tout à coup:
— Avez-vous remarqué leurs couteaux? Sont-ils de fabrique anglaise ou française?