— Mes pensées ne s'arrêtaient point à de telles vanités, répondit David; je partageais les chagrins des deux jeunes dames, et je ne songeais qu'à les consoler.
— Le temps peut venir où vous ne regarderez pas le couteau d'un sauvage comme une vanité si méprisable, dit le chasseur en prenant lui-même un air de mépris qu'il ne cherchait pas à déguiser. Ont- ils célébré leur fête des grains? Pouvez-vous nous dire quelque chose de leurs totems?
— Le grain ne nous a jamais manqué; nous en avons en abondance, et Dieu en soit loué, car le grain cuit dans le lait est doux à la bouche et salutaire à l'estomac. Quant au totem[60], je ne sais ce que vous voulez dire. Si c'est quelque chose qui ait rapport à l'art de la musique indienne, ce n'est pas chez eux qu'il faut le chercher: jamais ils n'unissent leurs voix pour chanter les louanges de Dieu, et ils paraissent les plus profanes de tous les idolâtres.
— C'est calomnier la nature d'un Indien! Les Mingos eux-mêmes n'adorent que le vrai Dieu! Je le dis à la honte de ma couleur; mais c'est un mensonge impudent des blancs que de prétendre que les guerriers des bois se prosternent devant les images qu'ils ont taillées eux-mêmes. Il est bien vrai qu'ils tâchent de vivre en paix avec le diable; mais qui ne voudrait vivre en paix avec un ennemi qu'il est impossible de vaincre? Il n'en est pas moins certain qu'ils ne demandent de faveur et d'assistance qu'au bon et grand Esprit.
— Cela peut être; mais j'ai vu des figures bien étranges au milieu des peintures dont ils se couvrent le corps; le soin qu'ils en prennent, l'admiration qu'elles leur inspirent, sentent une espèce d'orgueil spirituel; j'en ai vu une entres autres qui représentait un animal dégoûtant et impur.
— Était-ce un serpent? demanda vivement le chasseur.
— Pas tout à fait; mais c'était la ressemblance d'un animal rampant comme lui, d'une vile tortue de terre.
— Hugh! s'écrièrent en même temps les deux Mohicans, tandis que le chasseur secouait la tête avec l'air d'un homme qui vient de faire une découverte importante, mais peu agréable.
Chingachgook prit alors la parole, et s'exprima en delaware avec un calme et une dignité qui excitèrent l'attention même de ceux qui ne pouvaient le comprendre; ses gestes étaient expressifs, et quelquefois même énergiques. Une fois il leva le bras droit, et en le laissant retomber lentement, il appuya un doigt sur sa poitrine, comme pour donner une nouvelle force à quelque chose qu'il disait. Ce mouvement écarta le tissu de calicot qui le couvrait, et Duncan, qui suivait des yeux tous ses gestes, vit sur sa poitrine la représentation en petit, ou plutôt l'esquisse de l'animal dont on venait de parler, bien tracée en beau bleu. Tout ce qu'il avait entendu dire de la séparation violente des tribus nombreuses des Delawares se présenta alors à son esprit, et il attendit le moment où il pourrait faire quelques questions, avec une impatience qu'il ne maîtrisait qu'avec de grands efforts, malgré le vif intérêt qu'il prenait au discours du chef mohican, discours qui malheureusement était inintelligible pour lui.
OEil-de-Faucon ne lui donna pas le temps de l'interroger; car dès que Chingachgook eut fini de parler, il prit la parole à son tour, et s'adressa au major en anglais.