Dès que le nouveau venu fut entré, ceux des sauvages qui étaient sortis de la hutte y rentrèrent sur-le-champ, et se rangeant autour de lui, ils semblèrent attendre avec patience que la dignité de l'étranger lui permît de parler. D'autres étaient appuyés avec une sorte d'indolence sur les troncs d'arbres qui servaient de piliers pour soutenir cet édifice presque chancelant. Trois ou quatre des plus âgés et des plus renommés de leurs guerriers s'étaient assis, suivant leur usage, un peu en avant des autres.

Une torche brûlait dans cet appartement, et réfléchissait successivement une lueur rouge sur toutes les physionomies de ces Indiens, suivant que les courants d'air en portaient la flamme d'un côté ou d'un autre. Duncan en profita pour tâcher de reconnaître sur leur visage à quelle espèce d'accueil il devait s'attendre; mais il n'était pas en état de lutter contre la froide astuce des sauvages avec lesquels il se trouvait.

Les chefs, placés en face de lui, dirigèrent à peine un coup d'oeil de son côté: ils restaient les yeux fixés vers la terre, dans une attitude qu'on aurait pu prendre pour du respect, mais qu'il était facile d'attribuer à la méfiance. Ceux des Indiens qui se trouvaient dans l'ombre étaient moins réservés; et Duncan les surprit plus d'une fois jetant sur lui à la dérobée un regard curieux et pénétrant; et dans le fait il n'avait pas un seul trait de son visage, il ne faisait pas un geste, il ne remuait pas un muscle, qui n'attirassent leur attention, et dont ils ne tirassent quelque conclusion.

Enfin un homme dont les cheveux commençaient à grisonner, mais dont les membres nerveux, la taille droite et le pas assuré annonçaient qu'il avait encore toute la vigueur de l'âge mûr, s'avança d'un des bouts de l'appartement où il était resté, probablement pour faire ses observations sans être vu, et s'adressant à Heyward, il lui parla en se servant de la langue des Wyandots ou Hurons. Son discours était par conséquent inintelligible pour le major, quoique d'après les gestes qui l'accompagnaient il crût y reconnaître un ton de politesse plutôt que de courroux. Il fit donc quelques gestes pour lui faire comprendre qu'il ne connaissait pas cette langue.

— Aucun de mes frères ne parle-t-il français ou anglais? demanda ensuite Duncan en français, en regardant tour à tour ceux qui se trouvaient près de lui, dans l'espoir que quelqu'un d'entre eux lui répondrait.

La plupart se tournèrent vers lui comme pour l'écouter avec plus d'attention; mais il n'obtint de réponse de personne.

— Je serais fâché de croire, dit Heyward toujours en français, et en parlant lentement dans l'espoir d'être mieux compris, que dans cette brave et sage nation il ne se trouve personne qui entende la langue dont le grand monarque se sert quand il parle à ses enfants. Il aurait un poids sur le coeur, s'il pensait que ses guerriers rouges aient si peu de respect pour lui.

Une longue pause s'ensuivit; une gravité imperturbable régnait sur tous les visages, et pas un geste, pas un clin d'oeil n'indiquait quelle impression cette observation pouvait avoir faite. Duncan, qui savait que le don de se taire était une vertu chez les sauvages, résolut d'en donner lui-même un exemple, et il profita de cet intervalle pour mettre de l'ordre dans ses idées.

Enfin le même guerrier qui lui avait déjà adressé la parole lui demanda d'un ton sec, et en employant le patois français du Canada:

— Quand notre père, le grand monarque, parle à son peuple, se sert-il de la langue du Huron?