Des broussailles enflammées répandaient alors une clarté rougeâtre et sinistre. Ceux des sauvages qu'on ne pouvait qu'entrevoir semblaient des spectres fendant l'air avec rapidité, et gesticulant avec une espèce de frénésie, tandis que la férocité de ceux qui passaient dans le voisinage des brasiers était peinte en caractères plus prononcés par l'éclat que les flammes faisaient rejaillir sur leurs visages basanés.
On comprendra facilement qu'au milieu d'une telle foule d'ennemis acharnés le fugitif n'avait pas le temps de respirer. Il y eut un seul moment où il se crut sur le point de rentrer dans la forêt, mais il la trouva gardée par ceux qui l'avaient fait prisonnier, et il fut contraint de se jeter dans le centre de la clairière. Se retournant comme un daim qui voit le chasseur devant lui, il franchit d'un seul bond un grand tas de broussailles embrasées, et passant avec la rapidité d'une flèche à travers un groupe de femmes, il parut tout à coup à l'autre bout de la clairière; mais il y trouva encore des Hurons qui veillaient de ce côté. Il dirigea alors sa course vers l'endroit où il régnait plus d'obscurité, et Duncan, ayant été quelques instants sans le revoir, crut que l'actif et courageux jeune homme avait enfin succombé sous les coups de ses barbares ennemis.
Il ne pouvait alors distinguer qu'une masse confuse de figures humaines courant çà et là en désordre. Les couteaux, les bâtons, les tomahawks étaient levés en l'air, et cette circonstance prouvait que le coup fatal n'avait pas encore été porté. Les cris perçants des femmes et les hurlements affreux des guerriers ajoutaient encore à l'effet de ce spectacle. De temps en temps Duncan entrevoyait clans l'obscurité une forme légère sauter avec agilité pour franchir quelque obstacle qu'elle rencontrait dans sa course, et il espérait alors que le jeune captif conservait encore son étonnante activité et des forces qui paraissaient inépuisables.
Tout à coup la foule se porta en arrière, et s'approcha de l'endroit où le major continuait à rester. Quelques sauvages voulurent passer à travers un groupe nombreux de femmes et d'enfants, dont ils renversèrent quelques-uns, et au milieu de cette confusion il vit reparaître le captif. Les forces humaines ne pouvaient pourtant résister encore bien longtemps a une épreuve si terrible, et l'infortuné semblait le sentir lui-même. Animé par le désespoir, il traversa un groupe de guerriers confondus de son audace, et bondissant comme un faon, il fit, ce qui parut à Duncan, un dernier effort pour gagner la forêt. Comme s'il eût su qu'il n'avait aucun danger à redouter de la part du jeune officier anglais, le fugitif passa si près de lui qu'il toucha ses vêtements en courant.
Un sauvage d'une taille gigantesque le poursuivait, le tomahawk levé, et menaçait de lui donner le coup de la mort, quand Duncan, voyant le péril imminent du prisonnier, allongea le pied comme par hasard, le plaça, entre les jambes du Huron, et celui-ci tomba presque sur les talons de celui qu'il poursuivait. Le fugitif profita de cet avantage, et tout en lançant un coup d'oeil vers Duncan, il disparut comme un météore. Heyward le chercha de tous côtés, et, ne pouvant le découvrir, il se flattait qu'il avait réussi à se sauver dans les bois, quand tout à coup il l'aperçut tranquillement appuyé contre un poteau peint de diverses couleurs, placé près de la porte de la principale cabane.
Craignant qu'on ne s'aperçût de l'assistance qu'il avait donnée si à propos au fugitif, et que cette circonstance ne lui devînt fatale à lui-même, Duncan avait changé de place dès qu'il avait vu tomber le sauvage qui menaçait celui à qui il prenait tant d'intérêt sans le connaître. En ce moment il se mêla parmi la foule qui se réunissait autour des habitations avec un air aussi mécontent que la populace assemblée pour voir l'exécution d'un criminel, quand elle apprend qu'il a obtenu un sursis.
Un sentiment inexplicable, plus fort que la curiosité, le portait à s'approcher du prisonnier; mais il aurait fallu s'ouvrir un passage presque de vive force dans les rangs d'une multitude serrée, ce qu'il ne jugea pas prudent dans la situation où il se trouvait lui-même. Il vit cependant, à quelque distance, que le captif avait un bras passé autour du poteau qui faisait sa protection, évidemment épuisé de fatigue, respirant avec peine, mais réprimant avec fierté tout signe qui pourrait indiquer la souffrance. Un usage immémorial et sacré protégeait sa personne, jusqu'à ce que le conseil de la peuplade eût délibéré sur son sort; mais il n'était pas difficile de prévoir quel serait le résultat de la délibération, à en juger par les sentiments que manifestaient ceux qui l'environnaient.
La langue des Hurons ne fournissait aucun terme de mépris, aucune épithète humiliante, aucune invective, que les femmes n'adressassent au jeune étranger qui s'était soustrait à leur rage. Elles allaient jusqu'à lui faire un reproche des efforts qu'il avait faits pour s'échapper, et lui disaient, avec une ironie amère, que ses pieds valaient mieux que ses mains, et qu'on aurait du lui donner des ailes, puisqu'il ne savait faire usage ni de la flèche, ni du couteau. Le captif ne répondait rien à toutes ces injures, et ne montrait ni crainte ni colère, mais seulement un dédain mêlé de dignité. Aussi courroucées de son calme imperturbable que du succès qu'il avait obtenu, et ayant épuisé le vocabulaire des invectives, elles y firent succéder d'horribles hurlements.
Une des vieilles qui avaient allumé les feux dans la clairière se fraya alors un chemin parmi la foule, et se plaça en face du captif. Son visage ridé, ses traits flétris et sa malpropreté dégoûtante, auraient pu la faire prendre pour une sorcière. Rejetant en arrière le vêtement léger qui la couvrait, elle étendit son long bras décharné vers le prisonnier, et lui adressa la parole en delaware pour être plus sûre qu'il l'entendrait.
— Écoutez-moi, Delaware, lui dit-elle avec un sourire moqueur; votre nation est une race de femmes, et la bêche convient mieux à vos mains que le fusil. Vos squaws ne donnent le jour qu'à des daims; et si un ours, un serpent, un chat sauvage, naissait parmi vous, vous prendriez la fuite. Les filles des Hurons vous feront des jupons, et nous vous trouverons un mari.