Un murmure d'approbation annonça que ce compliment fait aux Indiens était reçu favorablement. Le chef fit un geste de satisfaction en étendant la main; la plupart de ses compagnons l'imitèrent, et une exclamation générale servit d'applaudissement à l'orateur. Duncan commença à respirer plus librement, croyant se sentir déchargé du poids de cet examen embarrassant; et comme il avait déjà préparé une histoire simple et plausible à l'appui de son innocente imposture, il se livra à l'espoir de réussir dans son entreprise.
Un autre guerrier se leva, et après un silence de quelques instants, comme s'il eût réfléchi pour répondre convenablement à ce que l'étranger venait de dire, il fit un geste pour annoncer qu'il allait parler. Mais à peine avait-il entr'ouvert ses lèvres qu'un bruit sourd, mais effrayant, partit de la forêt, et presque au même instant il fut remplacé par un cri aigu et perçant prolongé, de manière à ressembler au hurlement plaintif d'un loup.
À cette interruption soudaine, qui excita visiblement toute l'attention des Indiens, Duncan se leva en tressaillant, tant avait fait d'impression sur lui ce cri épouvantable, quoiqu'il n'en connût ni la cause ni la nature. Au même instant tous les guerriers se précipitèrent hors de la cabane, et remplirent l'air de grands cris qui étouffaient presque les sons affreux que le major entendait encore de temps en temps retentir dans les bois.
Ne pouvant plus résister au désir de savoir ce qui se passait, il sortit à son tour de la hutte, et se trouva sur-le-champ au milieu d'une cohue en désordre, paraissant être composée de tout ce qui était doué de la vie dans le camp. Hommes, femmes, vieillards, enfants, infirmes, toute la peuplade était réunie. Les uns poussaient des exclamations avec un air de triomphe, les autres battaient des mains avec une joie qui avait quelque chose de féroce; tous montraient une satisfaction sauvage de quelque événement inattendu. Quoique étourdi d'abord par le tumulte, Heyward trouva bientôt la solution de ce mystère dans la scène qui suivit.
Il restait encore assez de clarté dans les cieux pour qu'on pût distinguer entre les arbres un sentier qui, à l'extrémité de la clairière, conduisait dans la forêt. Une longue file de guerriers en sortit et s'avança vers les habitations. Celui qui marchait en tête portait un bâton auquel étaient suspendues, comme on le vit ensuite, plusieurs chevelures. Les sons horribles qu'on avait entendus étaient ce que les blancs ont nommé avec assez de raison le cri de mort, et la répétition de ce cri avait pour but de faire connaître à la peuplade le nombre des ennemis qu'on avait privés de la vie. Heyward connaissait cet usage des Indiens, et cette connaissance l'aida à trouver cette explication. Sachant donc alors que cette interruption avait pour cause le retour imprévu d'une troupe de guerriers partis pour une expédition, ses inquiétudes se calmèrent, et il se félicita d'une circonstance grâce à laquelle on ferait probablement moins d'attention à lui.
Les guerriers qui arrivaient s'arrêtèrent à une centaine de toises des habitations. Leurs cris, tantôt plaintifs, tantôt triomphants, et qui avaient pour but d'exprimer les gémissements des mourants et la joie des vainqueurs, avaient entièrement cessé. L'un d'eux fit quelques pas en avant, et appela les morts à voix haute, quoique ceux-ci ne pussent pas entendre ses paroles plus que les hurlements affreux qui les avaient précédées. Ce fut ainsi qu'il annonça la victoire qui venait d'être remportée; et il serait difficile de donner une idée de l'extase sauvage et des transports de joie avec lesquels cette nouvelle fut reçue.
Tout le camp devint en un instant une scène de tumulte et de confusion. Les guerriers tirèrent leurs couteaux, et les brandirent en l'air; rangés sur deux lignes, ils formaient une avenue qui s'étendait depuis l'endroit où les vainqueurs s'étaient arrêtés jusqu'à la porte de la hutte d'où Duncan venait de sortir. Les femmes saisirent des bâtons, des haches, la première arme offensive qui s'offrait à elles, et se mirent en rang pour prendre leur part du divertissement cruel qui allait avoir lieu. Les enfants même ne voulaient pas en être privés; ils arrachaient de la ceinture de leurs pères les tomahawks qu'ils étaient à peine en état de soulever, et se glissaient entre les guerriers pour imiter leurs sauvages parents.
Plusieurs tas de broussailles avaient été préparés dans la clairière, et les vieilles femmes s'occupaient à y mettre le feu, pour éclairer les nouveaux événements qui allaient se passer. Lorsque la flamme s'en éleva elle éclipsa le peu qui restait de la clarté du jour, et servit en même temps à rendre les objets plus distincts et plus hideux. Cet endroit offrait alors aux yeux un tableau frappant dont le cadre était une masse sombre de grands pins, et dont l'arrière-plan était animé par les guerriers qui venaient d'arriver.
À quelques pas en avant d'eux étaient deux hommes qui semblaient destinés à jouer le principal rôle dans la scène cruelle qui allait avoir lieu. La lumière n'était pas assez forte pour qu'Heyward pût distinguer leurs traits, à la distance où il se trouvait; mais leur contenance annonçait qu'ils étaient animés par des sentiments tout différents. L'un d'eux avait la taille droite, l'air ferme, et semblait prêt à subir son destin en héros; l'autre avait la tête courbée sur sa poitrine, comme s'il eut été accablé par la honte ou paralysé parla terreur.
Duncan avait trop de grandeur d'âme pour ne pas éprouver un vif sentiment d'admiration et de pitié pour le premier, quoiqu'il n'eût pas été prudent à lui de manifester cette généreuse émotion. Cependant sa vue ne pouvait s'en détacher; il suivait des yeux ses moindres mouvements, et en voyant en lui des membres qui paraissaient aussi agiles que robustes et bien proportionnés, il cherchait à se persuader que s'il était au pouvoir de l'homme, aidé par une noble résolution, d'échapper à un si grand péril, le jeune prisonnier qu'il avait sous les yeux pouvait espérer de survivre à la course à laquelle il prévoyait qu'on allait le forcer entre deux rangées d'êtres furieux armés contre ses jours. Insensiblement le major s'approcha davantage des Hurons, et il pouvait à peine respirer, tant il prenait d'intérêt à l'infortuné prisonnier. En ce moment il entendit un seul cri qui donnait le signal de la course fatale. Un profond silence l'avait précédé pendant quelques instants, et il fut suivi par des hurlements infernaux, tels qu'il n'en avait pas encore entendus. L'une des deux victimes resta immobile; l'autre partit à l'instant même avec la légèreté d'un daim. Il entra dans l'avenue formée par ses ennemis, mais il ne continua pas à parcourir ce dangereux défilé comme on s'y attendait. À peine y était-il engagé qu'avant qu'on eût le temps de lui porter un seul coup il sauta par-dessus la tête de deux enfants, et s'éloigna rapidement des Hurons par un chemin moins dangereux. L'air retentit d'imprécations, les rangs furent rompus, et chacun se mit à courir de côté et d'autre.