Un geste de consentement fait avec gravité, fut toute la réponse d'Heyward. Le Huron se contenta de cette assurance, et reprenant sa pipe, il attendit le moment convenable pour sortir. L'impatient Heyward maudissait tout bas les graves coutumes des sauvages; mais il fut obligé d'affecter une indifférence semblable à celle du vieux chef, qui était pourtant le père de la prétendue possédée.
Dix minutes se passèrent, et ce court délai parut un siècle au major, qui brûlait de commencer son noviciat en empirisme. Enfin le Huron quitta sa pipe, et croisa sur sa poitrine sa pièce de calicot, pour se disposer à partir. Mais en ce moment, un guerrier de grande taille entra dans l'appartement, et s'avançant en silence, il s'assit sur le même fagot qui servait de siège à Duncan. Celui-ci jeta un regard sur son voisin, et un frisson involontaire parcourut tout son corps lorsqu'il reconnut Magua.
Le retour soudain de ce chef artificieux et redoutable retarda le départ du vieux chef. Il ralluma sa pipe; plusieurs autres en firent autant, et Magua lui-même, prenant la sienne, la remplit de tabac, et se mit à fumer avec autant d'indifférence et de tranquillité que s'il n'eût pas été deux jours absent, occupé d'une chasse fatigante.
Un quart d'heure, dont la durée parut au major égale à l'éternité, se passa de cette manière, et tous les guerriers étaient enveloppés d'un nuage de fumée, quand l'un d'eux, s'adressant au nouveau venu, lui dit:
— Magua a-t-il trouvé les élans?
— Mes jeunes guerriers fléchissent sous le poids, répondit Magua; que Roseau-Pliant aille à leur rencontre, il les aidera.
Ce nom, qui ne devait plus être prononcé dans la peuplade, fit tomber les pipes de toutes les bouches, comme si le tuyau n'en avait plus transmis que des exhalaisons impures. Un sombre et profond silence se rétablit dans l'assemblée, pendant que la fumée, s'élevant en petites colonnes spirales, montait vers le toit pour s'échapper par l'ouverture, dégageant de ses tourbillons le bas de l'appartement, et permettant à la torche d'éclairer les visages basanés des chefs.
Les yeux de la plupart d'entre eux étaient baissés vers la terre; mais quelques jeunes gens dirigèrent les leurs vers un vieillard à cheveux blancs qui était assis entre deux des plus vénérables chefs de la peuplade. On ne remarquait pourtant en lui rien qui attirât particulièrement l'attention. Il avait l'air mélancolique et abattu, et son costume était celui des Indiens de la classe ordinaire. De même que la plupart de ceux qui l'entouraient, il avait les yeux fixés sur la terre; mais les ayant levés un instant pour jeter un regard autour de lui, il vit qu'il était devenu l'objet d'une curiosité presque générale, et se levant aussitôt, il rompit le silence en ces termes:
— C'est un mensonge! Je n'avais pas de fils. Celui qui en portait le nom est oublié. Son sang était pâle, et ne sortait pas des veines d'un Huron. Les maudits Chippewas ont trompé ma squaw. Le grand Esprit a voulu que la race Wiss-en-tush s'éteignît. Je suis content qu'elle se termine en moi. J'ai dit.
Le malheureux père jeta un regard autour de lui, comme pour chercher des applaudissements dans les yeux de ceux qui l'avaient écouté; mais les usages sévères de sa nation avaient exigé un tribut trop pénible d'un faible vieillard. L'expression de ses yeux démentait le langage fier et figuré qui venait de sortir de sa bouche; la nature triomphait intérieurement du stoïcisme, et tous les muscles de son visage ridé étaient agités par suite de l'angoisse intérieure qu'il éprouvait. Il resta debout une minute, pour jouir d'un triomphe si chèrement acheté, et alors, comme si la vue des hommes lui eût été à charge, il s'enveloppa la tête dans sa couverture, et sortit avec le pas silencieux d'un Indien, pour aller dans sa hutte se livrer à sa douleur avec une compagne qui avait le même âge que lui et le même sujet d'affliction.