Les Indiens, qui croient à la transmission héréditaire des vertus et des défauts, le laissèrent partir en silence; et après son départ un des chefs, avec une délicatesse qui pourrait quelquefois servir d'exemple dans une société civilisée, détourna l'attention des jeunes gens du spectacle de faiblesse dont ils venaient d'être témoins, en adressant la parole à Magua d'une voix enjouée.
— Les Delawares, dit-il, ont rôdé dans nos environs comme des ours qui cherchent des ruches pleines de miel. Mais qui a jamais surpris un Huron endormi?
Un sombre et sinistre nuage couvrit le front de Magua, tandis qu'il s'écriait:
— Les Delawares des Lacs?
— Non; ceux qui portent le jupon de squaw sur les bords de la rivière du même nom. Un d'entre eux est venu jusqu'ici.
— Nos guerriers lui ont-ils enlevé sa chevelure?
— Non, répondit le chef en lui montrant Uncas toujours ferme et immobile; il a de bonnes jambes, quoique son bras soit fait pour la bêche plutôt que pour le tomahawk.
Au lieu de montrer une vaine curiosité pour ce captif d'une nation odieuse, Magua continua à fumer avec son air habituel de réflexion, quand il n'avait pas besoin de recourir à l'astuce ou d'employer son éloquence sauvage. Quoique secrètement étonné de ce qu'il venait d'apprendre, il ne se permit de faire aucune question, se réservant d'éclaircir ses doutes dans un moment plus convenable. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes, que, secouant les cendres de sa pipe, et se levant pour resserrer la ceinture qui soutenait son tomahawk, il tourna la tête du côté du prisonnier qui était à quelque distance derrière lui.
Uncas paraissait méditer profondément, mais il voyait tout ce qui se passait; s'apercevant du mouvement de Magua, il en fit un de son côté, afin de ne pas avoir l'air de le craindre, et leurs regards se rencontrèrent. Pendant deux minutes, ces deux hommes, fiers et indomptables, restèrent les yeux fixés l'un sur l'autre, sans qu'aucun d'eux pût faire baisser ceux de son ennemi. Le jeune Mohican semblait dévoré par un feu intérieur, ses narines étaient ouvertes comme celles d'un tigre forcé par les chasseurs, et son attitude était si fière, si imposante, que l'imagination n'aurait pas eu besoin d'un grand effort pour se le représenter comme l'image du dieu de la guerre de sa nation. Les traits de Magua n'étaient pas moins enflammés; il semblait d'abord ne respirer que la rage et la vengeance; mais sa physionomie n'exprima plus qu'une joie féroce lorsqu'il s'écria à haute voix:
— Le Cerf-Agile!