Ses compagnons y consentirent en silence, et sortant tous de la caverne, ils retournèrent dans la chambre du conseil. Lorsqu'ils se furent assis, tous les yeux se tournèrent vers Magua, qui vit par là qu'on attendait de lui le récit de ce qui lui était arrivé. Il le fit sans en rien déguiser et sans aucune exagération, et lorsqu'il l'eut terminé, les détails qu'il venait de donner, joints à ceux qu'on avait déjà, prouvèrent si bien que les Hurons avaient été dupes des ruses de Duncan et de la Longue-Carabine, qu'il ne resta plus le moindre prétexte à la superstition pour prétendre qu'un pouvoir surnaturel avait eu quelque part aux événements de cette nuit-là. Il n'était que trop évident qu'ils avaient été trompés de la manière la plus insultante.
Lorsqu'il eut cessé de parler, tous les guerriers, car tous ceux qui avaient pu trouver place dans la chambre du conseil y étaient entrés pour l'écouter, se regardèrent les uns les autres, également étonnés de l'audace inconcevable de leurs ennemis, et du succès qu'elle avait obtenu. Mais ce qui les occupait par-dessus tout, c'était le moyen d'en tirer vengeance.
Un certain nombre de guerriers partirent encore pour chercher à découvrir les traces des fugitifs; et pendant ce temps les chefs délibérèrent de nouveau.
Plusieurs vieux guerriers proposèrent divers expédients, et Magua les écouta sans prendre aucune part à la discussion. Ce rusé sauvage avait repris son empire sur lui-même avec sa dissimulation ordinaire, et il marchait vers son but avec l'adresse et la prudence qui ne le quittaient jamais. Ce ne fut que lorsque tous ceux qui étaient disposés à parler eurent donné leur avis qu'il se leva pour exprimer son opinion, et elle eut d'autant plus de poids que quelques-uns des guerriers envoyés à la découverte étaient revenus vers la fin de la discussion, et avaient annoncé qu'on avait reconnu les traces des fugitifs, et qu'elles conduisaient vers le camp des Delawares.
Avec l'avantage de posséder cette importante nouvelle, Magua exposa son plan à ses compagnons, et il le fit avec tant d'adresse et d'éloquence que ceux-ci l'adoptèrent tout d'une voix. Il nous reste à faire connaître quel était ce plan et quels motifs le lui avaient fait concevoir.
Nous avons déjà dit que, d'après une politique dont on s'écartait très rarement, on avait séparé les deux soeurs dès l'instant qu'elles étaient arrivées dans le camp des Hurons. Magua s'était déjà convaincu qu'en conservant Alice en son pouvoir, il s'assurait un empire plus certain sur Cora, que s'il la gardait elle-même entre ses mains. Il avait donc retenu près de lui la plus jeune des deux soeurs, et avait confié l'aînée à la garde des alliés douteux des Hurons, les Delawares. Du reste il était bien entendu de part et d'autre que cet arrangement n'était que temporaire, et qu'il ne durerait que tant que les deux peuplades resteraient dans le voisinage l'une de l'autre. Il avait pris ce parti autant pour flatter l'amour-propre des Delawares en leur montrant de la confiance que pour se conformer à l'usage constant de sa nation.
Tandis qu'il était incessamment stimulé par cette soif ardente de vengeance, qui ne s'éteint ordinairement chez un sauvage que lorsqu'elle est satisfaite, Magua ne perdait pourtant pas de vue ses autres intérêts personnels. Les fautes et les folies de sa jeunesse devaient s'expier par de longs et pénibles services avant qu'il pût se flatter de recouvrer toute la confiance de son ancienne peuplade, et sans confiance il n'y a point d'autorité chez les Indiens. Dans cette situation difficile, le rusé Huron n'avait négligé aucun moyen d'augmenter son influence, et un des plus heureux expédients pour y réussir était l'adresse qu'il avait eue de gagner les bonnes grâces de leurs puissants et dangereux voisins. Le résultat de ses efforts avait répondu aux espérances de sa politique, car les Hurons n'étaient nullement exempts de ce principe prédominant de notre nature, qui fait que l'homme évalue ses talents en proportion de ce qu'ils sont appréciés par les autres.
Mais tout en faisant des sacrifices aux considérations générales, Magua n'oubliait jamais pour cela ses intérêts particuliers. Des événements imprévus venaient de renverser tous ses projets, en mettant tout à coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se trouvait maintenant réduit à la nécessité de demander une grâce à ceux que son système politique avait été d'obliger jusque alors.
Plusieurs chefs avaient proposé divers projets pour surprendre les Delawares, s'emparer de leur camp, et reprendre les prisonniers; car tous convenaient qu'il y allait de l'honneur de leur nation qu'ils fussent sacrifiés à leur vengeance et à leur ressentiment. Mais Magua trouva peu de difficulté à faire rejeter des plans dont l'exécution était dangereuse et le succès incertain. Il en exposa les difficultés avec son habileté ordinaire, et ce ne fut qu'après avoir démontré qu'on ne pouvait adopter aucun des plans proposés, qu'il se hasarda à parler du sien.
Il commença par flatter l'amour-propre de ses auditeurs. Après avoir fait une longue énumération de toutes les occasions où les Hurons avaient donné des preuves du courage et de la persévérance qu'ils mettaient à se venger d'une insulte, il commença une digression pour faire un grand éloge de la prudence, et peignit cette vertu comme étant le grand point de différence entre le castor et les autres brutes, entre toutes les brutes et les hommes, et enfin entre les Hurons et tout le reste de la race humaine. Après avoir assez longtemps appuyé sur l'excellence de cette vertu, il se mit à démontrer de quelle manière il était à propos d'en faire usage dans la situation où se trouvait alors la peuplade. D'une part, dit-il, ils devaient songer à leur père, le grand Visage-Pâle, le gouverneur du Canada, qui avait regardé ses enfants les Hurons de mauvais oeil en voyant que leurs tomahawks étaient si rouges; d'un autre côté, ils ne devaient pas oublier qu'il s'agissait d'une nation aussi nombreuse que la leur, parlant une langue différente, qui n'aimait pas les Hurons, qui avait des intérêts différents, et qui saisirait volontiers la moindre occasion d'attirer sur eux le ressentiment du grand chef blanc.