Il parla alors de leurs besoins, des présents qu'ils avaient droit d'attendre en récompense de leurs services, de la distance où ils se trouvaient des forêts dans lesquelles ils chassaient ordinairement, et il leur fit sentir la nécessité, dans des circonstances si critiques, de recourir à l'adresse plutôt qu'à la force.
Quand il s'aperçut que tandis que les vieillards donnaient des marques d'approbation à des sentiments si modérés, les jeunes guerriers les plus distingués par leur bravoure fronçaient le sourcil, il les ramena adroitement au sujet qu'ils préféraient. Il dit que le fruit de la prudence qu'il recommandait serait un triomphe complet. Il donna même à entendre qu'avec les précautions convenables leur succès pourrait entraîner la destruction de tous leurs ennemis, de tous ceux qu'ils avaient sujet de haïr. En un mot, il mêla les images de guerre aux idées d'adresse et de ruse, de manière à flatter le penchant de ceux qui n'avaient du goût que pour les armes, et la prudence de ceux dont l'expérience ne voulait y recourir qu'en cas de nécessité, et à donner aux deux partis un motif d'espérance, quoique ni l'un ni l'autre ne comprît encore bien clairement quelles étaient ses intentions.
L'orateur ou le politique qui est en état de placer les esprits dans une telle situation manque rarement d'obtenir une grande popularité parmi ses concitoyens, quelque jugement que puisse en porter la postérité. Tous s'aperçurent que Magua n'avait pas dit tout ce qu'il pensait, et chacun se flatta que ce qu'il n'avait pas dit était conforme à ce qu'il désirait lui-même.
Dans cet heureux état de choses, l'adresse de Magua réussit donc complètement, et rien n'est moins surprenant quand on réfléchit à la manière dont les esprits se laissent entraîner par un orateur dans une assemblée délibérante. Toute la peuplade consentit à se laisser guider par lui, et confia d'une voix unanime le soin de diriger toute cette affaire au chef qui venait de parler avec tant d'éloquence pour proposer des expédients sur lesquels il ne s'était point expliqué d'une manière très intelligible.
Magua avait alors atteint le but auquel tendait son esprit astucieux et entreprenant. Il avait complètement regagné le terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses concitoyens, et il se voyait placé à la tête des affaires de sa nation. Il se trouvait, par le fait, investi du gouvernement, et tant qu'il pourrait maintenir sa popularité, nul monarque n'aurait pu jouir d'une autorité plus despotique, surtout tant que la peuplade se trouverait en pays ennemi. Cessant donc d'avoir l'air de consulter les autres, il commença sur-le-champ à prendre tout sur lui, avec l'air de gravité nécessaire pour soutenir la dignité du chef suprême d'une peuplade de Hurons.
Il expédia des coureurs de tous côtés pour reconnaître plus positivement encore les traces des fugitifs; ordonna à des espions adroits d'aller s'assurer de ce qui se passait dans le camp des Delawares; renvoya les guerriers dans leurs cabanes en les flattant de l'espoir qu'ils auraient bientôt l'occasion de s'illustrer par de nouveaux exploits, et dit aux femmes de se retirer avec leurs enfants, en ajoutant que leur devoir était de garder le silence, et de ne pas se mêler des affaires des hommes.
Après avoir donné ces différents ordres, il fit le tour du camp, s'arrêtant de temps en temps pour entrer dans une cabane, quand il croyait que sa présence pouvait être agréable ou flatteuse pour l'individu qui l'habitait. Il confirmait ses amis dans la confiance qu'ils lui avaient accordée, décidait ceux qui balançaient encore, et satisfaisait tout le monde.
Enfin il retourna dans son habitation. La femme qu'il avait abandonnée quand il avait été obligé de fuir sa nation, était morte; il n'avait pas d'enfants, et il occupait une hutte en véritable solitaire: c'était la cabane à demi construite dans laquelle OEil-de-Faucon avait trouvé David, à qui le Huron avait permis d'y demeurer, et dont il supportait la présence, quand ils s'y trouvaient ensemble, avec l'indifférence méprisante d'une supériorité hautaine.
Ce fut donc là que Magua se retira quand ses travaux politiques furent terminés. Mais tandis que les autres dormaient, il ne songeait pas à prendre du repos. Si quelque Huron avait été assez curieux pour épier les actions du nouveau chef qui venait d'être élu, il l'aurait vu assis dons un coin, réfléchissant sur ses projets depuis l'instant où il était entré dans sa cabane, jusqu'à l'heure où il avait donné ordre à un certain nombre de guerriers choisis de venir le joindre le lendemain. De temps en temps le feu, attisé par lui, faisait ressortir sa peau rouge et ses traits féroces, et il n'aurait pas été difficile de s'imaginer voir en lui le prince des ténèbres occupé à ourdir de noirs complots.
Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers arrivèrent les uns après les autres dans la cabane solitaire de Magua, et ils s'y trouvèrent enfin réunis au nombre de vingt. Chacun d'eux portait un fusil et ses autres armes; mais leur visage était pacifique, et n'était pas peint des couleurs qui annoncent la guerre. Leur arrivée n'amena aucune conversation. Les uns s'assirent dans un coin, les autres restèrent debout, immobiles comme des statues, et tous gardèrent un profond silence, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux eût complété leur nombre.