Alors Magua se leva, se mit à leur tête, et donna le signal du départ. Ils le suivirent un à un, dans cet ordre auquel on a donné le nom de file indienne. Bien différents des soldats qui se mettent en campagne, et dont le départ est toujours bruyant et tumultueux, ils sortirent du camp sans bruit, ressemblant à des spectres qui se glissent dans les ténèbres, plutôt qu'à des guerriers qui vont acheter une renommée frivole au prix de leur sang.

Au lieu de prendre le chemin qui conduisait directement au camp des Delawares, Magua suivit quelque temps les bords du ruisseau, et alla jusqu'au petit lac artificiel des Castors. Le jour commençait à poindre quand ils entrèrent dans la clairière formée par ces animaux industrieux. Magua, qui avait repris le costume de Huron, portait sur la peau qui lui servait de vêtement, la figure d'un renard; mais il se trouvait à sa suite un chef qui avait pris pour symbole ou pour totem, le castor; et passer près d'une communauté si nombreuse de ses amis, sans leur donner quelque marque de respect, c'eût été, suivant lui, se rendre coupable de profanation.

En conséquence, il s'arrêta pour leur adresser un discours, comme s'il eût parlé à des êtres intelligents et en état de le comprendre. Il les appela ses cousins; leur rappela que c'était à sa protection et à son influence qu'ils devaient la tranquillité dont ils jouissaient, tandis que tant de marchands avides excitaient les Indiens à leur ôter la vie; leur promit de leur continuer ses bonnes grâces, et les exhorta à en être reconnaissants. Il leur parla ensuite de l'expédition pour laquelle il partait, et leur fit entrevoir, quoique avec de délicates circonlocutions, qu'il serait à propos qu'ils inspirassent à leur parent une partie de la prudence pour laquelle ils étaient si renommés[64].

Pendant qu'il prononçait ce discours extraordinaire, ses compagnons étaient graves et attentifs, comme s'ils eussent tous été également convaincus qu'il ne disait que ce qu'il devait dire. Quelques têtes de castors se montrèrent sur la surface de l'eau, et le Huron en exprima sa satisfaction, persuadé qu'il ne les avait pas harangués inutilement. Comme il finissait sa harangue, il crut voir la tête d'un gros castor sortir d'une habitation éloignée des autres, et qui, n'étant pas en très bon état, lui avait paru abandonnée. Il regarda cette marque extraordinaire de confiance comme un présage très favorable; et quoique l'animal se fût retiré avec quelque précipitation, il n'en fut pas moins prodigue d'éloges et de remerciements.

Lorsque Magua crut avoir accordé assez de temps à l'affection de famille du guerrier, il donna le signal de se remettre en marche. Tandis que les Indiens s'avançaient en corps, d'un pas que les oreilles d'un Européen n'auraient pu entendre, le même castor vénérable montra encore sa tête hors de son habitation. Si quelque Huron eût alors détourné la tête pour le regarder, il aurait vu l'animal surveiller les mouvements de la troupe avec un air d'intérêt et de sagacité qu'on aurait pu prendre pour de la raison. Dans le fait, toutes les manoeuvres du quadrupède semblaient si bien dirigées vers ce but, que l'observateur le plus attentif et le plus éclairé n'aurait pu en expliquer le motif qu'en voyant, lorsque les Hurons furent entrés dans la forêt, l'animal se montrer tout entier, et le grave et silencieux Chingachgook débarrasser sa tête d'un masque de fourrure qui la couvrait.

Chapitre XXVIII

Soyons bref, car vous voyez que j'ai plus d'une affaire.

Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien.

La tribu, ou pour mieux dire la demi-tribu des Delawares dont le camp était placé à si peu de distance de celui des Hurons, comptait à peu près autant de guerriers que la peuplade voisine. De même que plusieurs autres tribus de ces cantons, ils avaient suivi Montcalm sur le territoire de la couronne d'Angleterre, et avaient fait de fréquentes et sérieuses incursions dans les bois, dont les Mohawks regardaient le gibier comme leur appartenant exclusivement; mais, avec cette réserve si naturelle aux Indiens, ils avaient jugé à propos de cesser de coopérer avec le général français à l'instant où leur secours pouvait lui être le plus utile, c'est-à-dire lorsqu'il avait marché sur William-Henry.

Les Français avaient expliqué de différentes manières cette défection inattendue de leurs alliés; cependant l'opinion assez générale était que les Delawares n'avaient voulu ni enfreindre l'ancien traité, qui avait chargé les Iroquois de les défendre et de les protéger, ni s'exposer à être obligés de combattre ceux qu'ils étaient accoutumés à regarder comme leurs maîtres. Quant aux Delawares, ils s'étaient contentés de dire à Montcalm, avec le laconisme indien, que leurs haches étaient émoussées, et qu'elles avaient besoin d'être aiguisées. La politique du commandant général du Canada avait cru plus prudent de conserver un ami passif que d'en faire un ennemi déclaré par quelque acte de sévérité mal entendue.